A 18 ans, le saut dans le « grand vide » des mineurs isolés étrangers en France

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Depuis le 2 avril 2018, Thierno ne fête plus son anniversaire. Sa vie d’enfant a basculé dans la « galère » le jour même de ses 18 ans. Pour lui comme pour de nombreux mineurs isolés étrangers, la majorité est souvent synonyme de rue.

Lorsqu’ils arrivent en France, les plus jeunes migrants sont hébergés, scolarisés et accompagnés au titre de l’aide sociale à l’enfance (ASE). A leur passage à l’âge adulte, les plus chanceux intègrent un contrat jeune majeur (CJM) qui leur permet d’espérer une prise en charge jusqu’à 21 ans.

Pour tous les autres commence alors une improbable course contre la montre vers la régularisation. En cas d’échec, c’est l’expulsion.

Thierno, un Guinéen de 20 ans à la coupe afro, a emprunté cette deuxième voie après quelques mois passés sous la protection de l’ASE à Meaux, en banlieue parisienne.

« A 18 ans, on m’a mis dehors. On m’a juste dit +c’est fini+. J’ai demandé aux éducateurs +Mais je vais où ?+, ils ont haussé les épaules. C’était le début de deux ans de galère. Tout le monde s’est écarté de moi », raconte le jeune homme, les mains dans les poches d’une doudoune sans manches.

 

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Pour espérer obtenir des papiers, il comptait trouver du travail. « Mais comme je n’avais pas de papiers, je ne pouvais pas signer de contrat », se souvient dans un français fluide celui qui a fini par s’engager dans un CAP propreté et fait désormais le ménage dans une université.

– « Grand vide » –

Combien sont-ils dans son cas ? Des centaines, estiment les associations, tant la poursuite de la prise en charge des 31.000 mineurs isolés étrangers recensés au 31 décembre dernier varie selon les départements.

Leur situation fait polémique depuis l’attaque au hachoir perpétrée il y a deux semaines à Paris par un jeune Pakistanais qui sortait tout juste de ce dispositif.

« Ils sont lâchés dans la nature, beaucoup d’entre eux basculent dans une extrême précarité. C’est le saut dans un grand vide », déplore Christophe Daadouch, de l’Association d’accès aux droits des jeunes et d’accompagnement vers la majorité (Aadjam).

Pour une régularisation, les autorités demandent une promesse d’embauche. Mais les entreprises réclament des papiers en règle pour recruter, observe M. Daadouch: « c’est le serpent qui se mord la queue ! »

« Dès 18 ans, on leur demande de trouver un travail, d’être autonomes, mais c’est trop tôt ! Il faut d’abord soigner les traumatismes de l’exil », abonde Diodio Metro, la présidente de l’association Repairs!95, qui aide les « sortants de la protection de l’enfance ».

« C’est dommage d’investir autant d’argent pour protéger des personnes, parfois depuis l’âge de 8 ans, pour ensuite les laisser dehors », explique-t-elle.

– « Dégringolade » –

Pour ne rien arranger, la pandémie de Covid-19 a « accéléré la précarisation » des nouveaux adultes, constate Cécile Valla, du Collectif jeunes majeurs. Elle voit désormais défiler « des jeunes qui n’ont plus de quoi manger » et auxquels « on demande de construire un projet à une période où il est impossible de construire quoi que ce soit ».

Même pour ceux qui avaient commencé à sortir la tête de l’eau, « la dégringolade est sévère », déplore-t-elle.

 

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Lamine, un Sénégalais de 18 ans au visage juvénile, n’aurait pas mieux dit. Il s’est aussi retrouvé à la rue le 11 janvier, mais avait repris pied petit à petit grâce à un travail de préparateur de commandes en intérim.

« J’ai fini par avoir un contrat jeune majeur, mais le Covid est arrivé. Jusqu’au 31 août je ne pouvais plus travailler », souffle celui qui raconte avoir quitté son pays à la mort de son père car sa mère ne pouvait « plus (lui) payer l’école ».

Pour deux nuits encore, Lamine, des écouteurs sur les oreilles, s’est payé une minuscule chambre d’hôtel dans le nord de Paris.

Mais il doit maintenant faire un choix. « Soit je mange trois fois par jour et je recharge ma carte de transports, soit j’ai un toit ». Dans 48 heures, anticipe-t-il, « je ne sais pas ce que je vais choisir ».