Histoire. Les Saints Patrons de Casablanca: Sidi Abderrahman, l’homme au luth (5/5)

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Pharmacienne de profession, passionnée d’histoire et guide bénévole aux Journées du Patrimoine de Casablanca depuis sept ans, Chama Khalil nous fait découvrir sa ville natale à travers ses histoires et ses légendes. Focus sur les saints patrons de la ville blanche et des mythes qui les entourent. Cinquième et dernier épisode de la série, Sidi Abderrahman Boumezmar, l’homme au luth.

En se promenant sur la corniche de Casablanca, entre la rive et le large, se dresse un minuscule îlot rocailleux de maisonnettes blanchies à la chaux et bâties à même les flots.

Peu y prêtent attention, il fait partie du paysage. Les joggeurs y jettent un furtif regard entre deux foulées, les promeneurs du dimanche le snobent, trop occupés à draguer ou à surveiller leurs bambins. Seuls quelques couples d’amoureux, installés face à la mer, s’arrêtent admirer le rocher, bercé par la houle et rêvant d’un avenir à deux. 

Par mauvais temps, entouré d’une épaisse brume, l’îlot semble flotter au-dessus des eaux, entre ciel, terre et mer, jusqu’à presque disparaître, englouti par les flots déchaînés. 

À quelques encablures de là, les restos huppés et lounges élitistes et pimpants de la corniche. Une modernité qui contraste avec l’atmosphère mystique et insolite qui entoure l’îlot. 

L’aura magique qui émane du lieu alimente d’ailleurs fantasmes et superstitions urbaines: on murmure que voyantes et guérisseuses auraient élu domicile sur le rocher.

Fief de charlatanisme et véritable temple de voyance, « l’île aux sorcières » abrite un véritable business. On s’y rend pour jeter un sort, conjurer le mauvais œil ou simplement pour implorer la baraka de Sidi Abderrahmane, le saint patron qui y est enterré.

Le lieu est devenu, au fil des années, un exutoire pour tous ceux qui ont perdu foi en la médecine et qui viennent sur l’îlot chercher un remède à leurs maux et un peu d’espoir.

Jusqu’en 2013 (date de construction du pont qui relie désormais l’île au bitume de la corniche), on y accédait à gué, retroussant pantalons et djellabas et n’hésitant pas à braver vagues et houle océanique pour aller à la rencontre de ces chouafates. À marée haute, la traversée se faisait en pneumatique, sur de vieilles chambres-à-air grossièrement rafistolées et transformées en chaloupes pour l’occasion. De jeunes garçons s’improvisaient capitaines et faisaient le voyage moyennant un petit bakchich.

Une fois débarqués, les visiteurs gravissaient les quelques marches d’un pittoresque escalier polies par le ressac des vagues et les fortes marées.

Maisons chaulées et petits commerces bordent l’unique ruelle de l’îlot. Les boutiquiers y proposent un véritable arsenal magique: bougies, herbes aux vertus médicinales, encens, concoctions miracle et gris-gris en tout genre. 

Assises sur de titubants tabourets en rotin et adossées aux murs des maisonnées, de vieilles dames observent d’un air nonchalant le va-et-vient des passants. Leur visage est creusé, marqué par le passage du temps et la rudesse de la vie sur l’îlot. Ce sont elles les véritables stars du promontoire. Elles interpellent sans gêne les visiteurs, leur proposant divers sortilèges: amour, richesse, fertilité, puissance, retour d’un mari volage… tout le monde y trouve son compte.

Leur spécialité: prédire l’avenir dans l’doune, du plomb fondu plongé au fond d’un seau d’eau placé entre les jambes du visiteur.

Ces « sorcières » pratiquent leur « art » au vu et au su de tous, mais les consultations se font à l’abri des regards trop curieux, dans de petites pièces aussi exiguës que sombres. Dans un cérémonial mêlant fumée et encens, elles y récitent un gloubi-glouba d’incantations abracadabrantesques et de formules passe-partout.

Pour les cas plus « hard », des pratiques d’un autre âge sont demandées: le sacrifice d’un coq noir, d’une chèvre, et, pour les plus fortunés, d’un bouc ou d’un veau. Afin de s’exorciser du mauvais œil ou conjurer un mauvais sort, les chouafates enjoignent de s’immerger dans les eaux de l’océan et de se laisser frapper par « sept vagues guérisseuses » avant de jeter à la mer une partie de ses habits intimes.

La jetée derrière le mausolée du saint atteste d’ailleurs de ces mœurs taboues et souvent non assumées. Dépouilles de coqs égorgés, macchabées d’animaux en putréfaction et vêtements féminins trainent sur les rochers tranchants. Un bien triste spectacle, où se mêlent odeurs nauséabondes et offrandes des victimes de ces marchands d’illusions.

Suivez la ruelle, et vous trouverez à son bout, le sépulcre du gardien des lieux, Sidi Abderrahman. Le vacarme de celle-ci contraste avec le lourd silence qui règne au sein du mausolée. Seuls le cri des mouettes et le clapotis des vagues osent perturber la quiétude des lieux. 

Mais que sait-on réellement du saint-homme? Pas grand-chose à vrai dire, la réputation ésotérique du promontoire éclipsant le mythe du marabout qui y est inhumé. 

Son histoire reste comme toutes celles des saints approximative et incertaine.

Abderrahman serait selon sa légende un notable issu de Bagdad. Chassé de la ville persane il y a trois siècles, il aurait erré jusqu’aux cotes Atlantique et se serait réfugié sur l’île qui porte désormais son nom. Certains, plus chauvins, prétendent qu’il s’agit d’un des nombreux fils de Bouazza, fuyant le monde impitoyable et cruel de la ville.

Quelle que soit son origine, on dit que l’homme était pieux et solitaire, vivant à la belle étoile sur le rocher, avec pour seuls compagnons son oud et ses chants liturgiques.

Par sa sagesse et sa droiture, celui qu’on surnommait Sidi Boumezmar (l’homme au luth) acquit au fil du temps une réputation d’homme saint, de telle sorte que les habitants de la ville venaient souvent le consulter. Certains cherchaient auprès de lui de sages conseils, d’autres une oreille attentive pour leurs quérimonies, d’autres encore venaient profiter de la baraka et du don de thaumaturge de celui qu’ils appelaient désormais leur Sayyed.

Pour le remercier, les habitants lui construisirent une maisonnée sur l’îlot. Mais le vieil ermite, amoureux de la mer et de la nature, continua à dormir à la belle étoile. Dès lors, sa demeure devint un lieu de pèlerinage pour les âmes esseulées à la recherche de miséricorde. On raconte que Sidi Abderrahman avait le pouvoir de marcher sur l’eau, voyageant ainsi dans des mondes accessibles par lui seul.

L’îlot, son Sayyed et les secrets qu’il garde reflètent bien cette exception marocaine, pétrie de religion musulmane, mais fertile de croyances aussi mystiques que païennes. Un monde spirituel et invisible qui nous rappelle à quel point le «s’hour» et autres sciences occultes sont profondément ancrés dans un Maroc déchiré entre modernité et tradition. 

D’ailleurs, quel que soit notre degré de perméabilité face à ces pratiques cabalistiques, on y croit sans y croire, tout en y croyant un peu… ça ne coûte rien d’essayer.

Ainsi s’achève la chronique sur les Saints Patrons de Casablanca.

Leurs destins, réels ou fabulés, auront indéniablement marqué l’histoire des Bidaouis et de leur ville. Leurs marabouts résistent encore à un urbanisme dévastateur et leurs légendes, guettées par l’oubli, sont enserrées dans une mémoire à jamais scellée.

 

>> Si vous avez raté les premiers épisodes:

Episode 1: Histoire. Les Saints Patrons de Casablanca: Sidi Belyout, l’homme aux lions (1/5)

Episode 2: Histoire. Les Saints Patrons de Casablanca: Allal Al Kairouani, le protecteur des pêcheurs (2/5)

Episode 3: Histoire. Les Saints Patrons de Casablanca: Lalla Taja, mère des orphelins (3/5)

Episode 4: Histoire. Les Saints Patrons de Casablanca: Sidi Bousmara, l’homme aux clous (4/5)