Covid-19: avec des services de réanimation débordés, Casablanca proche d’un reconfinement

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A Casablanca, le taux d’occupation des services de réanimation covid-19 s’élève à 55% alors que le seuil critique est de 65%. Un chiffre inquiétant qui plaide en faveur d’un reconfinement selon plusieurs spécialistes du corps médical. 

«A l’heure actuelle, je suis en train d’essayer de placer des patients en réanimation. ‘As-tu de la place dans ton service?’ C’est la question principale qu’on se pose chaque matin avec les quatre ou cinq réanimateurs de mon réseau. En général, la réponse est une ou aucune place en réanimation et une ou deux en soins intensifs», témoigne Pr. Majida Zahraoui, spécialiste en médecine interne et pathologies infectieuses exerçant dans un réseau de cliniques privées à Casablanca. «On est constamment en train d’agrandir la capacité de réception des malades», ajoute-t-elle.

A Casablanca, les services de réanimation dédiés aux patients covid-19 travaillent quasiment à flux tendu. Selon les derniers chiffres officiels du ministère de la Santé au 31 octobre 2020, le nombre total de cas sévères ou critiques du covid-19 s’élève à 814 (soit 37 nouveau cas en 24h), parmi lesquels 69 sont sous intubation et 468 sous ventilation non invasive. Ainsi, le taux d’occupation des lits de réanimation dédiés au covid-19 à l’échelle nationale est de 35,3%.

Ce taux est de 55% à Casablanca, rapporte Dr. Abdelilah Boutaleb, secrétaire général du ministère de la Santé lors d’un webinaire organisé dimanche dernier par la Fédération Nationale de la Santé (FNS) et la Société Marocaine des sciences médicales (SMSM), en collaboration avec le ministère de la Santé entre autres. Les services de réanimation covid-19 de la ville blanche frôlent donc le seuil critique d’occupation qui est déterminé à 65%.

Au niveau du CHU, ce taux est encore plus prononcé puisqu’il s’élève à 90%, selon les chiffres rapportés lors de ce webinaire par Pr. Moulay Hicham Afif, directeur général des CHU de Casablanca. Cela signifie que pour les mois de septembre et octobre, l’établissement a enregistré en réanimation covid-19 une moyenne d’occupation de 60 lits chaque jour pour une capacité totale de 70 lits.

 

Crédits CHU de Casablanca

La capitale économique est en pleine période de «transmission communautaire», a indiqué le DG du CHU, confirmant les propos du wali de la région de Casablanca-Settat. Une période où il est important de maintenir le cap sur deux objectifs principaux: continuer une prise en charge régulière des patients non covid-19 et réduire la mortalité due au covid-19. Ce second objectif inclut une réduction de la mobilité des personnes et une prise en charge précoce des patients pour éviter leur arrivée en service de réanimation.

«On est à près de 25% de décès de patients qui surviennent dans les minutes et les quelques heures qui suivent leur arrivée au niveau des urgences du CHU de Casablanca. Et parfois nous n’avons pas le temps de les transférer aux services pour leur prise en charge», a illustré Pr. Afif.

 

Crédits CHU de Casablanca

«Dernièrement, on a certes une augmentation du taux d’occupation en réanimation, mais on arrive toujours à trouver des places pour les malades. Même si on n’est pas loin du seuil critique, pour le moment cela reste gérable», rassure un réanimateur-anesthésiste au service covid-19 du CHU de Casablanca qui précise que la moyenne de décès au CHU reste de huit cas par jour. Par ailleurs, il justifie l’augmentation du taux d’occupation de son service par plusieurs facteurs, en particulier le fait que l’hôpital «reçoit des patients d’autres villes ou des personnes qui préfèrent venir se faire traiter à Casablanca».

«Pour être fonctionnel, un service de réanimation nécessite beaucoup de monde. Même si les autres hôpitaux disposent d’un service de réanimation, le personnel soignant compétent est souvent en sous-effectif. C’est difficile de faire fonctionner un service de réanimation dans ces conditions, car la prise en charge est vraiment très lourde. C’est pour cela que le CHU se retrouve à accueillir plusieurs patients en réanimation et que c’est le seul hôpital du Maroc surchargé», explique-t-il.

 

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«C’est serré, mais on arrive toujours à s’organiser en réseau pour trouver des places», abonde Pr. Zahraoui du côté du secteur privé. «Pour l’instant, on y arrive, il y a un turn-over, mais si ça augmente davantage, cela deviendra problématique. Actuellement, on est en constante hausse des cas positifs à Casablanca parce que l’immunité collective est en train de s’installer; donc il faut espérer que cela engendrera moins de formes sérieuses et graves».

A ce propos, la spécialiste soulève un problème qui provoque l’aggravation de l’état du malade du covid-19: l’automédication malgré l’ordonnance précise du médecin. «Il y a beaucoup de patients qui viennent chercher les médicaments, mais ne prennent malheureusement pas tout. Ils choisissent les médicaments qu’ils jugent sûrs selon eux. Par exemple, ils mettent l’hydroxychloroquine de côté, puis décident qu’ils ne supportent plus l’azithromycine, etc.», illustre Pr. Zahraoui. «Ce n’est pas à eux de juger quel traitement ils doivent prendre, ça doit se décider en dialoguant avec le médecin. Il faut que les gens comprennent que si on a institué un protocole, c’est à la suite d’études produites par une commission scientifique et des expériences réalisées».

«Comme ils ne prennent pas le protocole complet depuis le début de leur maladie, on se retrouve avec des patients dont l’état s’aggrave à la phase cytokinique. Un territoire pulmonaire qui au départ était atteint à moins de 5% le devient à 30 ou 40%. Il faut au moins que les gens prennent cette maladie au sérieux, en prenant correctement leur traitement et en consultant suffisamment tôt. Les petits effets secondaires type diarrhées ou vomissements liés à ce traitement, on peut les gérer, mais une fibrose avec 80% du terrain pulmonaire atteint, comment voulez-vous qu’on gère ça? C’est très compliqué», sensibilise le professeur.

« Le Maroc sera amené à reconfiner »

Alors, quelles solutions? Reconfinera, reconfinera pas? Telle est la question que tout le monde se pose à l’heure où nos voisins français ont repris le chemin du confinement vendredi dernier. Une seconde vague frappe actuellement l’Hexagone où près de 60% des lits de réanimation sont occupés par des cas graves de covid-19 (ce taux atteint ou dépasse les 100% dans 13 départements).

«Comme en France, le Maroc sera amené à mettre en place un reconfinement. Le virus commence à circuler très rapidement dans le pays, on aura de plus en plus de cas en réanimation, de décès, donc d’un moment à l’autre, il faudra un reconfinement», commente Dr. Tayeb Hamdi, président du Syndicat national des médecins généralistes et chercheur en politiques et systèmes de santé.

Le spécialiste privilégie «un reconfinement ciblé (géographique, type de population…) pour éviter un reconfinement total qui engloberait toutes les activités et les pénaliserait». «Pour éviter cette situation qui reste envisageable, il faut faire des reconfinements à chaque fois que la situation déborde. Par exemple, à Casablanca, il faudrait durcir les mesures: réduire la mobilité des gens, même la journée, réduire la porosité entre les quartiers, fermer les mosquées, instaurer l’enseignement à distance dans les universités, les lycées et même le primaire si la situation se dégrade aussi brutalement qu’en Europe», explique Dr. Hamdi qui souligne qu’il faut généralement compter deux ou trois semaines après la prise de décision pour observer des effets sur le nombre de cas en réanimation et de décès.

«Je ne sais pas si le reconfinement est une solution. Peut-être momentanément, mais à un reconfinement, il faut offrir une solution. Est-ce un reconfinement en attente d’une vaccination ou d’une autre solution radicale? Ou est-ce un reconfinement pour déconfiner comme ce qu’on a fait il y a quatre ou cinq mois? Auquel cas on va se retrouver à la case départ», tempère de son côté Pr. Zahraoui.

«Il faudrait déjà que les patients prennent leurs traitements, et se dire que même si on est déconfinés, il faut éviter les enterrements, les mariages, etc. Ce n’est pas possible, il faut arrêter, on est dans une situation exceptionnelle et nous ne vivons pas de façon raisonnable. C’est sans doute pour cela que les autorités réfléchissent à un reconfinement».

Contactée par H24Info sur cette question, la directrice régionale de la Santé de la région Casablanca-Settat est pour l’heure restée injoignable.

Pour rappel, une récente étude du HCP démontrait qu’une stratégie de confinement généralisé d’un jour par semaine pendant six semaines permettrait de réduire la transmissibilité du virus de 10%.