Pr. Majida Zahraoui: « A Casablanca, notre unité covid-19 est devenue un service de gériatrie »

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Pr. Majida Zahraoui, professeure en médecine interne et pathologies infectieuses. DR

959 cas positifs déclarés à Casablanca ce mercredi 9 septembre. A elle seule, la ville abrite 42% des cas notifiés quotidiennement, 40% des formes graves et 38% du nombre de décès enregistré à l’échelle nationale. Comment expliquer cette recrudescence dans la capitale économique? Entretien avec Pr. Majida Zahraoui, professeure en médecine interne et pathologies infectieuses.  

 

H24Info. Comment expliquer la recrudescence des cas positifs à Casablanca?
Pr. Majida Zahraoui: Il y a deux raisons principales à la recrudescence des cas covid-19 à Casablanca: la première, à mon sens, est l’augmentation des tests de dépistage. Au début de la pandémie, on avait seulement deux instituts de dépistage pour le Grand Casablanca. On a depuis ajouté plusieurs centres, ainsi que tous les laboratoires privés désormais habilités à dépister. La seconde, et grande raison, car on peut agir à son niveau, c’est qu’il y a eu une période de vacances et de fêtes, avec des Casablancais qui ont voyagé et qui sont allées se rendre mutuellement visite. Certains sont ainsi allés dans des clusters connus tels que Tétouan, Agadir ou même Ouarzazate. Toutes ces personnes sont ensuite revenues à Casablanca pour la rentrée, en plus du fait qu’il y a de nouveaux clusters familiaux qui existent au sein du Grand Casablanca.

 

Au sein de votre structure à la clinique De Vinci, recevez-vous de plus en plus de cas quotidiens? Comment gérez-vous cette situation?
Je travaille avec la clinique De Vinci mais également en réseau avec tous les hôpitaux de Casablanca. Nous avons de plus en plus de cas et en parallèle, on observe une modification du type de malades que l’on reçoit, si on prend une photographie entre mars et maintenant. Notre unité covid-19 à la clinique De Vinci est devenue un véritable service de gériatrie. En effet, on reçoit beaucoup de personnes âgées, très atteintes, soit les mêmes tableaux qui ont pu être dépeints en Europe… Les personnes âgées sont effectivement les plus vulnérables. Quand on a des personnes jeunes vraiment atteintes, il s’agit de personnes pour lesquelles l’intervalle libre a été prolongé. J’insiste sur ce point. Ce sont des personnes qui auraient pu ne pas en arriver là si elles avaient été diagnostiquées et surtout traitées suffisamment tôt.

Il arrive que certaines personnes ont le diagnostic (images fortement évocatrices au scanner thoracique +/- PCR positive) et vont commencer un traitement à base d’azithromycine et de vitamines qui est donné temporairement en attendant d’avoir accès au traitement complet du protocole national. Ces patients vont souvent se limiter à ce traitement malgré les conseils du médecin traitant pour plusieurs raisons, soit ils ne croient pas au protocole entrepris au Maroc, soit ils ont peur de prendre le traitement complet parce qu’ils ont une phobie de l’hydroxychloroquine qui a été diabolisée…il peut y avoir 36.000 raisons. Le résultat est que ces patients arrivent à l’hôpital au bout de 13/14/15 jours, ce qui aggrave extrêmement le pronostic car le virus a eu le temps de bien s’étendre et donc de créer des dégâts importants au niveau pulmonaire.

Personnellement, je crois pleinement au traitement à base d’hydroxychloroquine. Il faut souligner qu’il n’y a d’autres traitements parallèles en fonction des symptômes provoqués par le covid-19. En fonction des contextes, il y a des traitements de symptômes extrêmement importants. Par exemple, il faut utiliser la corticothérapie en temps voulu, à la phase inflammatoire, les anticoagulants à la phase emboligène, etc. Toutes ces mesures exigent un encadrement médical. On ne peut pas prendre les gens et les lâcher dans la nature. Même pour les personnes soignées à domicile, il faut un véritable suivi car elles peuvent s’aggraver. Il faut donc maintenir un contact téléphonique pour pouvoir aller chercher une personne dont l’état s’est aggravé et l’emmener à l’hôpital.

 

Les personnes infectées qui ne nécessitent pas d’hospitalisation sont donc suivies à domicile?
Quand elles répondent aux critères, les personnes peuvent être suivies à domicile. Dans ce cas-là, il faut qu’il y ait un bilan de départ avec un scanner, un bilan biologique… Si la personne est très jeune, il y a parfois certains examens qu’on peut éviter selon les cas. Mais pour une personne d’âge moyen, un peu fatiguée, dyspnéique, il faut faire un minimum d’examens avant de juger si elle peut être traitée à domicile ou non. Par ailleurs, il y a des médecins qui sont habilités par la Délégation médicale à suivre les patients à domicile. Quand on décide de suivre un patient à domicile, on fournit tous ses coordonnées à la Délégation médicale. C’est elle également qui nous fournit les médicaments. En ce qui me concerne, je suis environ 150 personnes à domicile.

 

Les personnes soignées à domicile respectent-elles toujours le confinement?
Tout dépend de la nature du relationnel avec le médecin. Les gens doivent être responsabilisés. Nous sommes dépassés par le nombre. Pour ma part, je n’ai pas senti de réticence de la part des patients. En tout cas, ce suivi à domicile est extrêmement contraignant pour le personnel soignant avec des contacts via WhatsApp jusqu’à 2/3h du matin. J’espère qu’on va réussir à apprivoiser ce virus avant que le corps médical ne tombe d’inanition car c’est très, très fatiguant.

 

Est-on arrivé au stade d’une deuxième vague au Maroc?
Je pense que oui.

 

Est-ce dû en partie au relâchement du respect des gestes barrières par la population?
Oui. En réunions de sensibilisation, on passe notre temps à le dire, il faut absolument que les gens respectent les règles sanitaires. C’est une situation exceptionnelle donc on doit bien vivre de manière exceptionnelle, bien que ce soit contraignant.

 

Etes-vous optimiste quant à l’évolution de la situation?
Oui, je suis optimiste pour la suite car par rapport au début de l’épidémie au Maroc, on observe une période de portage du virus beaucoup plus courte qu’au départ. Il y a beaucoup plus de cas graves, mais aussi beaucoup plus de cas déclarés donc le taux de létalité n’a pas tellement augmenté. Ainsi, le virus est en train de s’étendre et sa virulence de baisser. En effet, on sait très bien que lorsqu’un virus a tendance à s’étendre, sa virulence baisse.