Face à la crise du covid-19, les artistes tentent de se réinventer (témoignages)

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Le groupe marocain de world Music "Saad Tiouly & Modal Zellige". DR

Sans visibilité sur la réouverture des espaces culturels ni des frontières, les artistes adaptent leur créativité à de nouveaux formats d’expression, dans un contexte où les financements se raréfient. Témoignages.

Chômage, pertes d’emploi, fermeture des restaurants, hammams, salles de sports et lieux de culture… Le covid-19 a été et est toujours synonyme de disette pour pléthore de secteurs qui continuent de s’adapter au contexte social inédit. De leur côté, les artistes parviennent à se réinventer pour faire face à la crise sanitaire. Malgré la suspension des scènes, événements, spectacles, expositions, ils pensent à des alternatives pour s’exprimer.

Matières premières et illimitées du créateur, l’inspiration et l’imagination puisent bien souvent dans les situations de crise. Emmurez-le pendant trois mois, il en ressortira des projets innovants. Pour beaucoup, le confinement en 2020 a fait l’effet d’un catalyseur d’idées, à l’image de Hicham Lasri, artiste touche-à-tout qui a écrit trois romans -dont deux graphiques- pendant le confinement.

Dans « Fake », Hicham Lasri raconte l’histoire noire et ironique d’un homme écrasé par la vie qui cherche à attraper le covid pour l’inoculer aux autres. Crédits : Hicham Lasri
Extrait de « Fake », à paraître d’ici la fin de l’année. Crédits : Hicham Lasri

« L’une des périodes les plus fastes pour moi a été les trois mois du confinement total pendant lequel j’ai énormément travaillé, écrit, lu, élaboré mes projets, etc. C’est un moment de ma vie où je n’avais pas d’autre choix que de rester chez moi, donc loin des activités chronoghages, j’étais conscient et concentré », raconte-t-il.

Si le réalisateur notoire parle d’une « année blanche côté cinéma », il a tout de même tourné depuis la crise quatre courts-métrages « dont un présenté il n’y a pas longtemps et qui prend en compte ce qui se passe actuellement ». Autres side-project, l’enregistrement de Culture Batata, un « podcast malpoli sur l’art (de vivre) malpropre » ou encore d’une chanson bientôt finalisée (Dawi khawi) avec son groupe ChicShocs.

« Le fait que je sois artiste et non producteur ou gérant de salle, ce genre de métiers qui demandent beaucoup de monde pour exister, me permet d’être plus léger. J’ai essayé de vraiment travailler sur moi pour ne pas subir cette période de confinement comme un élément stressant et paralysant, comme l’ont vécue beaucoup de gens », reprend-il.

 

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Ainsi, son prochain roman « L’Effet Lucifer » est à paraître d’ici quelques semaines. « L’histoire d’un dialogue drôle et décalé entre deux anges qui entourent un personnage dont on suit la vie. L’un à sa droite note les bonnes actions, l’autre à gauche, les mauvaises, selon la culture musulmane. C’est comme un livre de philosophie », explique Lasri qui aborde aussi le sujet de la pandémie. « Le covid nous a permis de voir que des choses extrêmement importantes ont fini par ne plus l’être et inversement, d’autres se sont révélées. C’était l’occasion à travers ce prisme de regarder le monde d’aujourd’hui et de demain ». Un regard toujours inscrit dans les problématiques habituelles de la société marocaine, traitées par l’auteur à travers « un point de vue empathique dont l’humour permet de dégager une sorte d’intelligence désespérée ».

Même bilan positif pour le photographe M’hammed Kilito, nommé en 2020 pour une dizaine de prix internationaux tels que le « Magnum Foundation grant for Global Covid Projects
2020 » ou « National Geographic Society’s Emergency Fund for Journalists ». « C’est une période qui a été très mouvementée malgré le covid. 2020 a d’ailleurs probablement été ma meilleure année depuis que j’ai commencé. Il y a eu plusieurs expositions, financements, prix, commandes, notamment avec Magnum ou The Washington Post donc ça s’est super bien passé », témoigne l’artiste multiprimé.

En 2020 et 2021, trois de ses séries ont été exposées aux quatre coins du monde dans divers festivals: Photo Vogue Festival à Milan en Italie; Les Rencontres d’Arles en France; Photo ESPAÑA Festival à Madrid… « Ça a été ma meilleure année, non pas grâce au covid mais parce que c’est l’aboutissement de plusieurs années de travail, le fruit de toute l’énergie mise en place pour réussir, c’est tombé l’année du covid, mais ça aurait pu tomber une autre année », souligne Kilito qui précise que la principale embûche est le manque de mobilité dû à la fermeture des frontières.

Extrait de «Fiction of reality», journal de confinement photographique à travers l’intimité du foyer parental. Crédits : M’hammed Kilito
Dans « Fiction of reality », l’artiste rbati revient sur 96 jours d’isolement sanitaire dans un diptyque en noir et blanc. Crédits : M’hammed Kilito

« J’ai manqué plusieurs expositions alors que c’est important d’être sur place pour échanger avec des experts, des curateurs, des galeristes, cela peut aboutir à des opportunités ailleurs. Quand tu n’es pas présent, les gens voient ton travail mais tu ne peux pas expliquer tes idées, faire fructifier les rencontres physiques, c’est la frustration la plus importante que j’ai eue ».

 

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Une frustration que partage Saad Tiouly, maâlem gnaoua adepte de fusions en tout genre. Ismail Elmbarki, son manager, explique qu’ils comptent sur la réouverture des salles: « Notre modèle économique est basé principalement sur les concerts, et non le stream, car c’est un genre musical de niche. En tant qu’artiste, on a besoin de rencontrer son public, même si cela n’a pas à chaque fois un retour financier ». En attendant, il opte pour l’enregistrement des compositions avec une stratégie de travailler sur plusieurs projets en même temps afin de diversifier l’offre et élargir le rayonnement.

Parmi les trois projets en cours, on compte « Saad Tiouly & The Modal Zellige », une formation qui vise à explorer la musique populaire marocaine (aïta, chaâbi, gwana…) « sous un angle plus universel, avec des styles plus occidentaux, ce qu’on appelle la World Music ». Le groupe vient d’enregistrer et publier son premier titre « Rajel chibani », un deuxième étant prévu pour juillet.

Si la pandémie n’empêche pas d’enregistrer, les sources de financement demeurent problématiques et le travail de prospection fastidieux. « Plusieurs fonds internationaux ont proposé des aides spéciales covid-19, mais la demande était très forte vu le contexte, il faut envoyer le dossier parmi les premiers », mentionne M’hammed Kilito qui a pu en bénéficier de quelques-uns notamment de la fondation Magnum. Pour son futur projet sur l’impact du changement climatique sur les oasis au Maroc, l’artiste cherche encore des financements.

Pour leur deuxième single, le groupe Saad Tiouly & Modal Zellige a obtenu un appel à candidature avec l’Unesco leur permettant d’enregistrer au studio Hiba à Rabat. Il a également reçu une subvention de l’association Ness Lioum et travaille sur des projets avec l’incubateur Tartar Colors. « On a des compositions en stand-by, on attend un déblocage des fonds ou appel à candidature pour pouvoir réaliser le projet bien comme il faut car à ce stade on doit être exigeant. On ne peut pas tolérer de la mauvaise qualité sous prétexte qu’il n’y a pas de fonds derrière », raisonne Ismail Elmbarki.

Tartar Colors est un incubateur artistique et agence d’événementiel de la place casablancaise. Sans événement, restrictions sanitaires obligent, les équipes ont du revoir leur modèle d’activités. « On s’est adapté, maintenant on se concentre sur la production. On travaille avec des célébrités avec qui on peut proposer des placements de produits dans les clips ou sur les réseaux sociaux. Ça évite de chercher des financements, les artistes peuvent commencer à tourner leur clip tout en étant payés », explique le directeur Karim Kaïssoumi.

Cet aspect publicitaire est devenu un moyen de financement pour produire. « Depuis le confinement, on s’est concentré aussi sur la scène rap pour laquelle on a produit 80% des clips réalisés au royaume », illustre l’acteur culturel qui cite Khtek ou encore le rappeur maroco-camerounais Tagne.

« On essaye de mettre des choses à disposition des artistes sans attendre un échange par la suite. Depuis la pandémie, il y en a beaucoup qui ont pu accélérer en termes de production car ils ont pu se concentrer; pendant le confinement, ils ont trouvé le temps de travailler sur des choses en continu », poursuit le directeur de Tartar Colors. Et de nuancer: « Les projets avancent mais il n’y a plus de date, et ça, c’est fatal. Certains se dirigent vers d’autres métiers ou se reconvertissent dans le digital, toujours dans un aspect créatif ».

La publicité, c’est également ce vers quoi s’est tourné Hicham Lasri ces derniers mois. Depuis dix ans, l’artiste conceptuel avait mis de côté ce secteur pour se concentrer sur ses films et autres travaux. Son film publicitaire pour Louis Vuitton et le plus poétique pour Metropolitan Casablanca lui ont redonné le goût aux campagnes. « Il y a l’idée de nouvelle écriture, on ne fait plus de la pub comme il y a dix ans, c’est un vrai projet esthétique avec de la place pour la créativité », argumente Lasri qui a travaillé dans ce sens avec plusieurs opérateurs dont l’OFPTT.

Outre la publicité, le digital se présente comme un support de survie pour les artistes dépendant de la scène. Même si ce n’est pas forcément l’idéal, cela permet de maintenir un lien avec le public. « Nous nous sommes organisés autrement, avec des podcasts, du digital, des lives, des vidéos, des photos…en attendant que les salles rouvrent et pour maintenir un rapport virtuel même si on n’a jamais fait ça » explique Ghassan El Hakim, directeur de la troupe théâtrale Jouk Attamthil Albidaoui (JAA) notamment connue pour l’ensemble des Kabareh Cheikhats.

« Je m’attendais partiellement à un climat pareil, car le théâtre est déjà, avant le coronavirus, considéré comme un art secondaire qui n’a jamais eu vraiment sa place dans l’évolution de la société », ajoute-t-il. « La crise sanitaire m’a préparé à adapter ma réflexion à de nouveaux espaces de spectacles, peut-être plus petits, je travaille sur deux projets en ce sens », poursuit l’artiste qui reste dubitatif face à l’alternative du théâtre en ligne, soit une troupe jouant devant des chaises vides.

Et de soulever: « Je trouve ça génial qu’on en soit arrivé là. Observer ce que ça fait, un comédien sur scène devant personne. C’est un art où les yeux sont dans les yeux, où les gens comprennent la structure profonde, pas qu’en surface. Le public est un composant du théâtre comme le texte, l’auteur et le comédien, on ne peut pas faire sans. On peut adapter notre spectacle, mais en même temps le théâtre doit rester dans sa forme, on ne fait pas du théâtre téléchargeable ».

Avec comme principal source de revenu le ticket du spectacle, la troupe mise également sur des activités parallèles comme le doublage, les ateliers, les interventions scolaires… « Cela permet de rester proche de notre métier, affronter les gens, leur apprendre à parler et affronter d’autres gens », affirme Ghassan El Hakim. Cette période de confinement et de crise sanitaire a paradoxalement permis de développer la transmission autrement, via le web. « Avant la crise, je refusais beaucoup de rencontres, actuellement, je peux m’arrêter une heure sur un tournage pour une conférence en ligne et reprendre mon travail. C’est une forme de flexibilité qui permet de s’engager davantage », reprend Hicham Lasri qui confie accorder 20% de son temps à la transmission auprès des jeunes étudiants ou professionnels.

Dans la même veine, M’hammed Kilito a fondé il y a un an un collectif « d’éducation à l’image » qui s’adresse en particulier aux jeunes photographes marocains. L’une des actions consiste en une série de conférences trimestrielles sur le métier de photographe, spécialement dans les pays du Sud (Afrique, Amérique latine, Asie). Des photographes, curateurs, iconographes, etc. partagent leur expérience sur les différents circuits et mécanismes de fonctionnement des nouveaux marchés de la photographie. « On essaye du mieux qu’on peut de décentraliser les axes Casa-Rabat-Marrakech et aller vers des petits villages isolés pour faire profiter les jeunes de notre expertise, et peut-être à terme organiser des expositions dans les rues », espère l’artiste.

 

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