Diapo. Beaux-livres. Casablanca, vue par les artistes

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Si Casablanca a toujours été vue comme locomotive économique du pays, Kenza Sefrioui et Leila Slimani veulent changer la donne. A travers leur beau-livre «Casablanca, nid d’artiste», ces jeunes auteures rappellent l’ébullition artistique de la ville blanche en allant à la rencontre d’une centaine d’artistes écrivains, musiciens, cinéastes… pour explorer leur univers et comprendre ce que Casablanca a apporté à leur créativité. Eclairage.


«Toutes les routes mènent à Casablanca», s’amuse à dire Leila Slimani qui, en 2016, a proposé à Malika Slaoui, éditrice de Malika éditions de se lancer dans une déambulation émotionnelle à travers les quartiers de la ville blanche, avec pour guide le regard des artistes qui y ont vécu.
«Qui mieux que les artistes, pourraient nous raconter l’incroyable métamorphose de la ville ? Qui mieux que les peintres, les photographes, les cinéastes pourraient en décrire l’incandescente photogénie ?», s’interroge-t-elle.
Prise de court par le prix Goncourt qu’elle a remporté pour son roman «Chanson douce» et par ses obligations, elle fait appel à Kenza Sefrioui, éditrice, auteure et journaliste culturelle, pour continuer l’aventure à sa place. «J’ai été très touchée de sa confiance parce qu’elle m’a invitée à rejoindre le projet et m’a également laissée l’élargir, de la nouvelle scène culturelle seulement aux artistes de toutes générations et langues confondues», nous confie Kenza Sefrioui.
Depuis Avril 2018 et pendant quatre mois, Kenza Sefrioui travaille d’arrache-pied. Elle rencontre 115 artistes à qui elle pose la même question:  «Quelle émotion vous inspire Casablanca?».«Sur la base de l’échange, j’ai rédigé des petits textes pour présenter chaque artiste et mettre en avant sa parole. .. Pour les musiciens je leur demandai aussi de choisir une chanson qu’ils voulaient partager et on en faisait des Qr codes, les cinéastes partageaient également en Qr code leurs travaux en ligne. Pour ce qui est, des artistes visuels, peintres, photographes on leur a demandé de choisir une œuvre qui représente leur relation à Casablanca et il y a eu une cession de droits. Après tout cela, Cécile Tréal et Jean-Michel Ruiz ont fait de grandes photos d’ambiances. Après avoir lu les textes, ils sont allés faire des photos dans différents quartiers (Mohammed V, Habbous, Roches noires…) pour essayer d’inscrire les émotions remontées par l’écriture ou l’image dans la ville», explique Kenza Sefrioui.
«Si j’ai envie de dire quelque chose c’est que je suis admirative de la créativité de cette ville. Alors que les gens travaillent dans la plus grande solitude et sont accompagnés de façon largement insuffisante par les travaux publics,  qu’on arrive à faire un livre où il y a au moins 115 artistes …On s’imagine ce que serait la ville s’il y avait un encouragement», déclare, émue, l’auteure.

Nous avons sélectionné pour vous quelques témoignages touchants d’artistes.

Don BIGG , Taoufik Hazeb de son vrai nom, célèbre rappeur casablancais, contemple cette ville symbole du vivre-ensemble et des clivages de la société.

«Casablanca , c’est un multiculturalisme flagrant par rapport à d’autres villes. Mais c’est aussi des chocs: le quartier de l’Oasis et celui de Bachkou juste en face, avec à gauche des villas à 8 millions de dirhams et à droite le bidonville avec des taudis qui ne valent pas 8000 dirhams. Et les gens vont au même marché, les uns travaillent chez les autres… Il y a le Maroc bien dans sa peau et en face, le Maroc qui ne l’est pas, la société impose cette situation qui a été qualifiée de schizophrénie».

Abdelwahab Doukkali, figure majeur de la chanson marocaine, décrit son amour pour la ville blanche et son respect pour les artistes qu’il a côtoyé dans sa ville d’adoption.

«C’est à Casablanca que j’ai vu un gratte-ciel pour la première fois. J’avais dix ans et avais pris le car de Fès avec ma mère pour rendre visite à de la famille. Nous étions stupéfaits. Le hasard a voulu que, quelques années après, je me trouve attaché à cette ville blanche qui porte bien son nom et que j’ai connue magnifique» .
Abdelwahab Doukalli se rappelle les frères Badaoui «de vrais militants du théâtre», Bachir Laalej, les frères kadmiri «ils touchaient le Maroc entier, avec leurs sketchs diffusés à la radio» ou encore Bouchaib El Bidaoui «Il était travesti et c’était accepté. Était-il en avance ou les gens étaient-ils plus tolérants à l’époque».
Dans son témoignage, Hossein Talal, artiste plasticien, regrette pour sa part les noms de rues, le cachet Art déco, dénaturé, les vieux bistrots, «fermés par des rideaux», les villas de Gauthier, détruites. Il pleure le Théâtre municipal.
«On aurait dû le garder comme musée, avec ses vieilles machines, pour les grandes pièces classiques et arabe»

Danseur, chorégraphe et réalisateur, Lahcen Zinoun raconte tous débuts de son parcours à Casablanca.

«Le conservatoire ne recevait alors que la « crème » de la population casablancaise, essentiellement les enfants de ce qui restait de la communauté française. Mais il était en fait ouvert à tous, et gratuit de surcroît. La ségrégation se faisait autrement. A l’époque, les enfants de Hay Mohammadi ,ne s’aventuraient guère jusqu’au boulevard de Paris où se trouvait cette institution, craignant les rafles de la police qui se méfiait des incursions des habitants de la « banlieue » dans les quartiers « chics ». Le centre-ville était donc, de fait, réservé aux « élites ». A 14 ans, en 1958, j’avais franchi, seul, une barrière sociale…»