Le Festival de jazz de Montréal annule un spectacle de chants d'esclaves

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« Slav », de Betty Bonifassi et Robert Lepage, a été joué en avant-première le 26 juin sous une flopée de critiques. En cause : les interprètes sont majoritairement blancs. Les organisateurs de la manifestation ont annulé mardi les représentations du show en présentant leurs excuses au public.

«Nous tenons à nous excuser auprès des personnes qui ont été blessées et évidemment, cela n’était pas du tout notre intention.» Les organisateurs du 39e Festival international de jazz de Montréal ont tout tenté dans leur communiqué du 3 juillet pour apaiser leurs détracteurs. Après quelques représentations périlleuses, ils ont décidé d’annuler le spectacle « Slav » qui met en scène des interprètes blancs jouant des chants d’esclaves.
Créé par le metteur en scène Robert Lepage, avec sa société de production Ex Machina, et la chanteuse Betty Bonifassi, le show se définit comme «une odyssée théâtrale à travers les chants traditionnels afro-américains, des champs de coton aux chantiers de chemins de fer, des chants d’esclaves aux chansons de prisonniers recueillies par John et Alan Lomax dans les années 30». »Slav«  devait se produire du 26 juin au 14 juillet au FIJM mais la controverse est devenue incontrôlable.
La dénonciation d’une appropriation culturelle
Une centaine de manifestants ont protesté le soir de la première devant le Théâtre du Nouveau Monde. Ils dénonçaient une «appropriation culturelle». Ainsi, la troupe de « Slav » est majoritairement de couleur blanche alors qu’elle joue sur l’héritage de la communauté afro-américaine. Seules deux personnes du casting sont noires. Le chanteur américain Moses Sumney a annulé sa venue au festival le 3 juillet pour montrer son désaccord avec le spectacle.


Mercredi, Sophia Sahrane, membre du groupe Slav Resistance Collective, a envoyé une lettre à la production du show pour demander son retrait du FIJM. Son courrier a été signé par plus de 1500 personnes, des «Montréalois concernés», qui dénoncent un casting «qui perpétue la tradition historique de marginalisation et d’exploitation de la population noire au Québec ou dans le monde».
Le rappeur canadien Webster, né au Québec, avait participé à la création du spectacle avant de s’en retirer. Il s’est dit mercredi satisfait de son annulation à Radio-Canada. «Il y a des sujets qu’on ne peut pas traiter comme bon nous semble, a-t-il déclaré. Quand on parle d’esclavage, quand on parle de génocide autochtone, quand on parle de la Shoah, il y a une certaine gravité, une solennité à garder.»
Une censure masquée?
Au départ, les organisateurs du plus grand festival de jazz au monde étaient ravis d’accueillir le spectacle « Slav » en avant-première mondiale dans leur manifestation. Ils défendaient coûte que coûte leur programmation il y a encore une semaine. «Avant de soumettre le show a un procès d’intention publique, on doit attendre d’y assister et de voir ce qu’ils ont à nous proposer», ont-ils énoncé le soir de la première.
Ils ont finalement changé d’avis dans l’objectif de «créer un rapprochement entre les diverses communautés par le biais d’une programmation musicale multiculturelle», ont-ils expliqué dans leur communiqué du 3 juillet en se disant «touchés par tous les témoignages reçus». Ils affirment avoir pris la décision de cette annulation en accord avec Betty Bonifassi. Depuis le 29 juin, il n’y a plus eu de représentation de « Slav«  car cette dernière s’était blessée à la cheville.
Le Théâtre du Nouveau Monde prendra à sa charge le remboursement des billets, 8000 ont été vendus. Ils ont également déploré dans un message public cette décision qui est «un échec pour l’acte créateur». Ce n’est pas le seul à voir cette annulation du point de vue de la censure. Sur Twitter, beaucoup d’internautes ont réagi en soutien à la production de « Slav« .


Robert Lepage n’a pour l’instant pas réagi à la controverse, expliquant seulement par la voix de sa maison de production «comprendre la position» du FIJM. « Slav » est pour l’instant loin d’être un projet enterré. Le théâtre Gilles-Vigneault de Saint-Jérôme à d’ores et déjà annoncé qu’il fera partie de leur programmation dès le 23 janvier 2019.