Un Chinois musulman réfugié en Turquie craint d'être expulsé

à 10:00
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Peu avant minuit, le 30 mai, deux policiers turcs ont sonné chez Aihemaiti Xianmixiding, un Chinois musulman exilé à Istanbul. "Ils m'ont dit: +On a quelques questions à te poser au poste, on te ramènera ensuite+".

Mais deux mois et demi plus tard, M. Xianmixiding n'est toujours pas rentré. Depuis le centre de rétention pour migrants où il est désormais enfermé, il explique à l'AFP qu'il redoute d'être renvoyé en Chine.

La Turquie a longtemps été un havre pour des dizaines de milliers d'Ouïghours, minorité musulmane et turcophone dont est issu M. Xianmixiding et qui fait l'objet d'une répression de la part de Pékin, selon plusieurs ONG.

Mais la peur s'est emparée d'eux depuis quelques mois en raison de rumeurs d'expulsions --démenties par Ankara--, ainsi que du cas d'une femme ouïghoure envoyée en juin avec ses deux enfants au Tadjikistan après avoir reçu un passeport de ce pays, puis, de là, en Chine.

"J'ai entendu parler d'Ouïghours expulsés par la Turquie vers le Tadjikistan, d'où ils ont été envoyés en Chine. J'ai peur que la même chose m'arrive", déclare M. Xianmixiding à l'AFP qui a pu le joindre par téléphone samedi depuis le centre de rétention de Pehlivanköy, dans la province de Kirklareli (nord-ouest).

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Agé de 29 ans, M. Xianmixiding a quitté en 2016 le Xinjiang, région où vivent plusieurs minorités musulmanes dans le nord-ouest de la Chine, pour s'installer dans un quartier populaire d'Istanbul avec son épouse et leurs deux enfants.

Arrêté le 30 mai, il est soupçonné d'avoir aidé financièrement une "organisation terroriste" désignée sous l'appellation de "Mouvement national ouïghour international", selon des documents judiciaires consultés par l'AFP.

M. Xianmixiding rejette catégoriquement les accusations et affirme n'avoir "jamais entendu parler de cette organisation" avant d'être arrêté.

"Nous nous sommes toujours tenus à l'écart de ce qui pourrait nous attirer des ennuis", raconte son épouse Ekide, 25 ans, jointe par téléphone. "Mon mari travaille dur. Tout ce qui compte, pour lui, c'est d'assurer un avenir à ses enfants", ajoute-t-elle en éclatant en sanglots.

- "On va te ramener" -

Titulaire d'un titre de séjour et d'un permis de travail turcs, M. Xianmixiding résidait jusque-là légalement en Turquie.

Originaire de la ville de Guldja (Yining, en chinois), au Xinjiang, il explique avoir choisi l'exil en 2016 pour fuir une "situation qui allait de mal en pis".

Selon des organisations de défense des droits humains, jusqu'à un million d'Ouïghours et d'autres membres de minorités musulmanes seraient détenus dans ces centres de "rééducation" au Xinjiang.

Pékin dément ces accusations et soutient que ces structures sont des "centres de formation professionnelle" permettant de lutter contre la "radicalisation".

Autrefois ardent défenseur des Ouïghours, le président turc Recep Tayyip Erdogan a mis en sourdine ses critiques, alors qu'Ankara cherche à renforcer ses liens économiques avec Pékin.

Aucun responsable turc n'était joignable dans l'immédiat pour commenter le cas de M. Xianmixiding.

Lors d'une rencontre avec la presse étrangère le mois dernier à Istanbul, des responsables turcs des services d'immigration ont assuré que leur pays ne renvoyait jamais des Ouïghours vers la Chine.

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Interrogés sur le cas de la femme ouïghoure expulsée vers le Tadjikistan en juin, les responsables turcs ont affirmé qu'elle avait été désignée par l'ambassade du Tadjikistan à Ankara comme l'une de ses ressortissantes et ne possédait aucun document d'identité attestant le contraire.

L'ambassade du Tadjikistan "a insisté sur le fait qu'elle était (tadjike). Nous allons découvrir ce qui s'est passé. Nous n'expulsons jamais les Ouïghours vers la Chine", a déclaré un responsable turc, Ramazan Secilmis, lors de cette réunion.

Des activistes ouïghours soupçonnent le Tadjikistan d'agir aux ordres de Pékin en désignant des Ouïghours comme ses ressortissants et en leur délivrant des passeports afin de les "rapatrier", puis de les envoyer en Chine.

Soupirant d'impuissance au bout de la ligne téléphonique, M. Xianmixiding estime que "la Chine en est capable".

Il raconte que dans les mois qui ont suivi son installation à Istanbul, en 2016, il a commencé à recevoir des "menaces" via l'application de messagerie chinoise WeChat.

"Des policiers me disaient: +Attends un peu, on va te ramener+".