Libye: espoirs et méfiance après l’annonce de cessez-le-feu

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Arrêt des combats et organisation d’élections en Libye? Les annonces des autorités rivales suscitent à la fois espoir et méfiance compte tenu des précédents dans ce pays déchiré depuis des années par des violences et où des acteurs étrangers sont directement impliqués.

Fayez al-Sarraj, chef du Gouvernement d’union nationale (GNA) basé à Tripoli et reconnu par l’ONU, et un pouvoir incarné par Khalifa Haftar, homme fort de l’Est soutenu par une partie du Parlement élu et son président, Aguila Saleh, ont effectué ces annonces contre toute attente vendredi dans deux communiqués distincts à la teneur semblable.

Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi après une révolte populaire en 2011, la Libye est en proie à des luttes d’influence et aujourd’hui ces deux autorités se disputent le pouvoir dans un pays qui dispose des réserves de pétrole les plus abondantes d’Afrique, et est devenu une plaque tournante du trafic de migrants vers l’Europe.

Après des tentatives de règlements et d’engagements restés lettre morte, de ballets diplomatiques et de pressions, les annonces de vendredi rappellent la première entente politique depuis l’accord de Skhirat conclu en 2015 au Maroc, sous l’égide de l’ONU, et en vertu duquel a été créé le Gouvernement d’union nationale (GNA).

« Notre pays assiste à un réveil dans le bon sens, avec une volonté de rompre avec la folie d’hier », estime Emhemed Shoaeb, chef de la délégation du Parlement et important protagoniste de l’aboutissement de l’Accord politique à Skhirat.

C’est « une première avancée constructive qui montre la détermination des dirigeants libyens à surmonter l’impasse actuelle et crée un nouvel espoir pour un terrain d’entente en vue d’une solution politique pacifique à la crise (…) et de la fin de toute ingérence étrangère dans le pays », a souligné samedi le chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell.

 

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Depuis l’offensive lancée par le maréchal Haftar sur Tripoli le 4 avril 2019, sur fond d’implication croissante de puissances étrangères qui ont alimenté le conflit, toutes les tentatives de cessation d’hostilités ont échoué.

Alors que le GNA est soutenu par la Turquie et le Qatar, Khalifa Haftar bénéficie de l’aide de l’Egypte, des Emirats arabes unis et de la Russie.

Processus laborieux

Pour Emad Badi, de l’Atlantic Council, la mise en oeuvre d’un cessez-le-feu et l’organisation d’élections « sera un processus laborieux » car les forces locales « se méfient non seulement les unes des autres, mais aussi des parties internationales impliquées ».

« Les intérêts particuliers de ces acteurs pourraient facilement faire échouer les pourparlers à n’importe quel stade », renchérit Wolfram Lacher, chercheur à l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP)

Repoussés par les forces pro-GNA avec l’aide d’Ankara, les forces de Haftar et leurs alliés se sont repliés en juin sur Syrte (450 km à l’est de Tripoli) et la base aérienne d’al-Joufra. Depuis, les deux camps et leurs alliés étrangers se jaugent à distance sans passer à la confrontation directe.

Pour M. Sarraj, également chef du Conseil présidentiel (CP) qui chapeaute le GNA, il faut démilitariser Syrte et Joufra pour aller de l’avant, alors que M. Saleh n’évoque pas de zone démilitarisée. Mais il propose l’installation d’un nouveau Conseil présidentiel, qui remplacerait le GNA de Sarraj, à Syrte, ville natale de l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi, puis bastion du groupe jihadiste Etat islamique (EI).

 

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Ces divergences et omissions sont « révélatrices », estime M. Lacher. La démilitarisation est « un plan américain, britannique et allemand qui vise à endiguer l’influence turque et russe sur le terrain », dit-il. Et la Russie s’y opposera mais aussi les Emirats arabes unis, « qui soutiennent la présence militaire russe en Libye », ajoute-t-il.

Pour Emad Badi aussi, la démilitarisation sera « une pomme de discorde ». Moscou, qui compte un nombre important de mercenaires russes dans ces zones, a tout intérêt à maintenir une présence à Joufra et à saper ce qui est de facto un processus soutenu par les États-Unis qui verrait l’influence de Moscou diminuer, explique l’expert de l’Atlantic Council.