Au Mexique, des élections meurtries par la violence des narcos

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Outre leur président, les Mexicains sont appelés à élire dimanche plus de 3400 mandats à l’échelon local et national. Depuis le lancement de la campagne en septembre, 133 responsables politiques ont été assassinés.

Il en avait fait la priorité de son mandat. Force est de constater six ans plus tard que le président mexicain Enrique Pena Nieto a échoué à endiguer la violence qui gangrène son pays. Les Mexicains sont appelés ce dimanche aux urnes pour lui désigner un successeur. Ils sont également invités à s’exprimer sur plus de 3400 mandats à l’échelon local et national, dont 500 députés, 128 sénateurs et neuf gouverneurs. Seulement, la campagne pour ces élections générales d’une ampleur inédite dans l’histoire du pays s’est traduite en véritable bain de sang. Plus 130 femmes ou hommes politiques ont été tués à travers le pays depuis le lancement du processus électoral en septembre, énumère Etellekt, un cabinet de gestion des risques.
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Dernier nom à s’être ajouté à cette funèbre liste, Emigdio Lopez Avendano, 50 ans, aspirait à un siège au Congrès local. Il a été tué par balles lundi 25 juin avec quatre de ses collaborateurs dans une embuscade tendue par un groupe armé dans l’État d’Oaxaca. À son image, les candidats aux mandats régionaux et municipaux paient un lourd tribut dans cette campagne: au moins 46 d’entre eux ont été assassinés. La plupart des meurtres restent inexpliqués et impunis. «Les cartels de la drogue n’hésitent pas à assassiner les politiques soutenus par des groupes rivaux», explique Jean Rivelois, chercheur à l’IRD et spécialiste français des cartels mexicains. De quoi décourager les vocations. Dans l’État voisin de Guerrero, connu pour ses champs de pavot, 496 candidats ont ainsi renoncé. Quarante vivent sous la protection des autorités. D’autres emploient leurs propres gardes du corps.

 
Dans les régions les plus déshéritées, les cartels prospèrent sur la carence de l’État. «Un policier municipal, qui un beau jour voit débarquer dans son village un pick-up plein de narcotrafiquants lourdement armés, sait que s’il n’accepte pas de coopérer, il sera éliminé», résume Jean Rivelois. Dès lors, la corruption des autorités locales est endémique. Le cas le plus emblématique de cette collusion est celui des disparus d’Iguala, toujours dans l’État de Guerrero. «Jusqu’au milieu des années 1990, les narcotrafiquants étaient vus par les politiques comme des entrepreneurs, dont les bénéfices étaient captés au niveau fédéral», poursuit le chercheur. Ce système, qui structure la politique du pays, s’est depuis déplacé au niveau régional.» Une dizaine d’anciens gouverneurs, issus du parti présidentiel, sont d’ailleurs à ce titre de corruption, certains ont été extradés aux États-Unis en raison de leur lien avec le trafic de drogue.

«Boursiers oui, tueurs à gage non!»

«Le pays sera nettoyé!», a récemment promis Andres Manuel Lopez Obrador. Grand favori de cette présidentielle, le candidat à la tête d’une coalition de gauche a bâti son succès sur discrédit de la classe politique auprès de la population.
Résultat: le candidat compte plus de vingt points d’avance sur ses poursuivants, après deux campagnes infructueuses en 2006 et 2012. L’ancien maire de Mexico promet ainsi d’éradiquer «la mafia du pouvoir», responsable à ses yeux des violences et de la pauvreté. «AMLO», comme le surnomment ses partisans, espère via son ambitieux programme de lutte contre la pauvreté détourner une partie de la jeunesse de l’argent facile de la drogue. «Boursiers oui, tueurs à gage non!», répète-t-il à longueur de meeting. Surtout, en vue de «pacifier» le pays, il s’engage à faire voter une loi controversée pour amnistier pour les petites mains du trafic de drogue, s’attirant les critiques de ses adversaires.
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À l’inverse, ses adversaires se sont engagés à poursuivre la guerre contre les narcotrafiquants, engagée il y a douze ans par le président Felipe Calderon. Le recours à l’armée a depuis été institutionnalisé par son successeur avec le succès qu’on connaît: l’arrestation rocambolesque du baron de la drogue Joaquin «El Chapo» Guzman. «En jouant sur les deux tableaux, envoyer l’armée contre les narcotrafiquants et favoriser tel cartel plutôt qu’un autre, cette politique désastreuse a conduit à l’explosion de la violence sur le terrain», critique Jean Rivelois. Depuis 2006, plus de 200.000 personnes ont été tuées et 30.000 autres portées disparues. L’année 2017 aura été marquée par le triste record de 25.339 homicides. 2018 s’annonce déjà encore plus meurtrière.