« Withic », l’étrange site de rencontres destiné aux migrants marocains

Capture d'écran du site withic.fr

Aide humanitaire et site de rencontres…deux thématiques qui a priori n’ont rien à voir ensemble. Un couple franco-marocain en a décidé autrement. Ils viennent de créer « Withic », un site de rencontres destiné aux potentiels migrants marocains attirés par « l’eldorado européen ». 

« Touchés » par la problématique des migrants clandestins qui passent les frontières en y laissant régulièrement la vie, Fouzia et Yvan Viaene-Baladi « ont décidé d’agir en créant une société basée sur l’aide humanitaire », lit-on dans leur communiqué parvenu à notre rédaction. Et pour ce couple, l’aide humanitaire passe, contre toute attente, par la création d’une agence matrimoniale.

« Withic » est un site de rencontres qui a pour vocation de « sauver le maximum de vies humaines » en « donnant la possibilité à ces personnes de réaliser leurs rêves de trouver un meilleur futur en Europe et de favoriser le mixage (sic) des cultures », à l’image des deux fondateurs ensemble depuis une dizaine d’années.

« Des idées modernes »

L’inscription au site, « spécialement conçu pour mettre en relation des femmes et des hommes marocains avec des femmes et des hommes francophones (sous-entendu en France ou en Europe, ndlr) », commence classiquement par le formulaire de présentation avec les mentions « nom, prénom, âge… ». Très vite, le client se trouve confronter à des conditions tout à fait insolites.

Âgés entre 18 et 50 ans, les candidats masculins à l’amour occidental doivent présenter un « physique attirant », « parler français » et avoir « des idées modernes » en vue d’un « mariage sérieux et sincère ». Ils sont appelés à « montrer leur cœur généreux, leur look charmant et leur culture ».

Du côté des femmes candidates à « l’eldorado européen », de la même tranche d’âge, la plateforme leur permet de « montrer leur charme, leur gentillesse, leur fidélité et leur culture ». Elles doivent présenter « une silhouette mince ou normale (sic) », « parler français », et « avoir des idées modernes » elles aussi, le site précisant entre parenthèses l’obligation d’être une « femme non-voilée », toujours pour « un mariage sérieux et sincère ».

 

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A qui l’évaluation d’un « physique attirant » ou d’une « silhouette normale »? A l’agence matrimoniale qui se préoccupe de « plaire aux goûts des Européens ». On note par ailleurs avec amusement la condition pour les hommes de devoir « montrer leur cœur généreux » pendant que les femmes se doivent de « montrer leur fidélité »… Des idées modernes dîtes-vous?

Contactée par H24Info, Fouzia insiste sur ce point…« Il faut qu’ils rentrent en Europe avec des idées modernes ». Comprendre: non « aux femmes voilées et à l’islamisme radical ». Toutefois, « les idées modernes » de la fondatrice n’incluent pas l’ouverture du site aux homosexuels et LGBT à laquelle elle s’oppose fermement. Une certaine définition de la modernité donc, tout comme une certaine définition de l’aide humanitaire.

Faire payer ceux qu’on veut sauver

Pour Fouzia et Yvan, l’aide humanitaire s’achète. Withic se présente comme une plateforme marchande réservée aux Marocains. Pour bénéficier de ses services, ils doivent signer un contrat les engageant à régler la somme de 57.000 DH (sans compter les frais de dossiers de 3.000 DH). Le forfait comprend les déplacements, les démarches administratives (qui ne coûtent quasiment rien, reconnaît Fouzia) et surtout les conseils et l’accompagnement du couple en vue d’être un bon candidat intégrable à cet « eldorado européen ».

L’agence s’engage à rembourser son client si au bout d’un an il n’a pas trouvé chaussure à son pied. La personne peut prendre jusqu’à trois ans pour faire connaissance avec son éventuel futur partenaire de vie. Selon les dires de la cofondatrice, 50 candidats marocains seraient déjà engagés.

Côté européen, l’histoire est plus clémente. Ceux-là s’inscrivent sur un site différent, « Cœurs complices », qui renvoie à un statut d’association à but non lucratif. Ils n’ont donc pas de contrat payant sur lequel s’engager et bénéficient des services de Fouza et Yvan sans leur verser un pécule. Pourquoi cette discrimination? « Cela va peut-être paraître choquant, mais si on veut attirer les Français, ce n’est pas en les faisant payer », justifie sans complexe le cofondateur. Et son épouse d’ajouter: « Les Français ont déjà les frais de transports, d’hébergement et de restauration à payer lorsqu’ils viennent au Maroc rencontrer leur prétendant ».

 

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C’est à se demander qui le couple souhaite réellement aider. Quand les Marocains sont des clients, les Européens, eux, sont de simples membres associatifs. Faire payer ceux qu’on veut sauver, voilà une logique tout à fait acceptable pour le couple qui prétend insolemment axer leur projet sur de l’aide humanitaire. « Ce n’est pas un projet économique, c’est surtout social », se défend tant bien que mal Fouzia. Entre incohérences et intentions douteuses, on a du mal à le croire. Surtout quand la plupart des candidats marocains doivent contracter des prêts, et donc s’endetter pour pouvoir financer les services de l’agence matrimoniale. Aide humanitaire dîtes-vous?

Du coup, on se dit qu’entre payer un « passeur souvent corrompu » (dixit le communiqué) et un agent matrimonial, il n’y a qu’un clic. Un clic qui nourrit sans tabou une image orientaliste du rapport Nord-Sud et entretient davantage le mythe avéré de « l’eldorado européen ». A noter que de son côté, l’Européen n’a rien à prouver. Le site ne fait aucune mention de critères physiques ou idéologiques auxquels ce dernier serait assujetti pour postuler. C’est normal, c’est lui qui rend service après tout, c’est lui qui sauve. « Withic » versus « Cœurs complices », ou comment créer un rapport unilatéral de séduction sous-couvert de paternalisme occidental et de néocolonialisme symbolique… Mariage sincère dîtes vous?