Santé mentale: un an après le début de la pandémie, comment vont les Marocains?

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Après une année sous le signe du covid-19 et son lot de confinements, restrictions sanitaires, pertes humaines, crise économique…, comment vont les Marocains? Trois psychologues nous décrivent les tendances observées dans leurs cabinets. 

Dépressions, anxiété, stress, violences intrafamiliales, addictions… La pandémie a eu des conséquences notables sur le psychisme de l’être humain. Si les psychologues insistent sur l’analyse au « cas par cas », et le fait qu’il est encore tôt pour saisir de manière exhaustive l’ampleur des effets, certaines tendances peuvent se dégager au bout d’une année de coronavirus.

Certaines personnes l’ont très mal vécu, d’autres ont su et pu composer avec cette nouvelle réalité, donnant lieu parfois à une amélioration du rapport à soi et aux autres, d’autres encore perdurent dans le déni…Trois experts nous confient leur expérience de terrain et nous racontent comment vont les Marocains à l’issue de cette période. Vont-ils mieux? « Il est encore tôt pour dire que nous allons mieux. Je pense même l’inverse. On est à peine aujourd’hui en train d’évaluer ce qui a été fait. Il y a eu beaucoup de rêves brisés, de projets annulés, de renoncements, de pertes… », répond Reda Mhasni, psychologue clinicien, psychothérapeute et professeur de psychologie a l’université de psychologie de Casablanca.

Depuis mars 2020, le Maroc a connu trois mois de confinement total et des restrictions sanitaires qui demeurent jusqu’aujourd’hui. Entre 2019 et 2020, le nombre de chômeurs s’est vu augmenter de 322.000 personnes, soit une hausse de 29%, passant de 1.107.000 à 1.429.000 chômeurs. L’économie nationale a perdu 432.000 emplois répartis dans tous les secteurs (HCP). Ces variables conjoncturelles d’ordre social ou économique ont atteint considérablement la stabilité psychologique de chacun.

« On a observé beaucoup de stress, d’anxiété, de lassitude pour ne pas parler de déprime, ce sont des éléments de stress post-traumatique, notamment lorsqu’on appartient à une population qui a été touchée par le chômage, une cessation d’activités, cela entraîne un impact collectif et individuel sur le plan psychologique. Ont augmenté les cas de décompensation, de passages à l’acte violent envers soi ou envers les autres, de violence conjugale ou domestique en général (entre époux et aussi envers les enfants) due à cette ultra-présence permanente, cette promiscuité », explique le professionnel.

« On note beaucoup de troubles comportementaux, cognitifs, psychologiques, émotionnels. Sur le plan comportemental, il y a une augmentation des addictions, des conduites autodestructrices, de la consommation de drogues, d’alcool, des substances qui ‘mettent à l’abri’ par rapport à cette ultra-conscience et surinformation toxique liée au covid », détaille Reda Mhasni.

« Le stress en entreprise s’est accru ces derniers temps notamment par le manque de formation au télétravail, d’anticipation à ces nouvelles manières de travailler. Cela implique des situations inconvenables au travail avec une augmentation des conflits. Nous, les psychologues, sommes souvent sollicités pour cette question du stress au travail », ajoute-t-il en soulignant que « l’élément principal » est la hausse de l’anxiété. « Une anxiété avec un objet particulier, la maladie, la mort, la perte d’emploi, une catastrophe qui risquerait d’arriver ».

 

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Un constat partagé par le psychiatre Dr. Hachem Tyal, également psychothérapeute et psychanalyste: « Dans le monde entier, ce qui ressort, c’est qu’il y a une augmentation importante du nombre de pathologies anxieuses en général, et du nombre de dépressions. Ce qui est remarquable aussi c’est que le nombre de consultations chez les jeunes pour troubles anxieux a pratiquement doublé, ce qui ne s’est jamais vu. C’est surtout à ce niveau qu’on voit la demande de consultations augmenter ».

« Il y a des gens qui n’ont jamais été malades et qui se retrouvent pour la première fois avec des pathologies, surtout de l’angoisse et de la dépression. Il y en a d’autres qui étaient stabilisés, suivis avec un traitement, et qui ont décompensé avec réapparition des symptômes de leur première pathologie. Ceci est normal au regard de la situation dans laquelle on est et qui dure », poursuit le psychiatre qui compare cette tension persistante à « une chape de plomb qui pèse sur le monde entier ».

Cette chape de plomb « symbolise un état d’agression psychologique pratiquement constant ». « Selon ses armes sur le plan psychologique, l’individu va plus ou moins bien réagir. Dès que le système défensif est ébranlé, dépassé par l’agression, il en découlera des modifications au niveau de la psyché qui vont se traduire par des symptômes anxio-dépressifs ».

« Fatigue pandémique »

Ce sentiment de tension permanente évoqué par les thérapeutes a été mis en lumière par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans une publication datant de novembre 2020. Intitulée « Lassitude face à la pandémie. Remotiver la population pour prévenir le covid-19 », cette publication décrit le phénomène comme une « fatigue pandémique », engendrée par l’absence de visibilité concernant l’économie et les mesures sanitaires qui coupent vie aux relations sociales habituelles.

Même au sein de la famille nucléaire, notamment au sein du couple, les rapports ont pu être altérés par l’ambiance pandémique, surtout au commencement. « Au début du confinement, le phénomène était dramatique chez certains couples qui ne pouvaient plus se toucher, faisaient chambre à part, se frôlaient… Cela les a perturbés au niveau de leur propre sexualité, mais petit à petit ils se sont accommodés », relate Aïcha Sijelmassi, psychologue clinicienne et psychothérapeute systémique familiale et du couple. « Aujourd’hui, les relations sont plus détendues et quelque chose de positif s’est mis en place au niveau de la propreté comme le réflexe de porter un masque en cas de grippe ou autres maladies ».

Dans ce sens, une année de pandémie a également permis à certaines personnes d’améliorer leurs rapports avec eux-mêmes et avec les autres. « Je reçois des couples qui ont davantage conscience de leur vécu. Grâce au confinement, ils se sont penchés sur leur sexualité, leur relation, leur façon de vivre ensemble. De manière générale, certains ont réussi à s’apaiser car le confinement leur a donné la possibilité de se concentrer sur eux-mêmes, mais aussi sur leur famille nucléaire, les liens ont été consolidés », explicite Aïcha Sijelmassi, tout en précisant que l’effet inverse a évidemment été observé, en particulier chez des familles vivant dans des espaces étroits.

« Pendant ce confinement, il y a eu un effort considérable de la part des pères qui rejoignent un peu plus le foyer familial. Cela a eu des conséquences très positives dans la mesure aussi où les enfants sont restés à la maison, et la maman n’était pas seule à assumer toute cette responsabilité, le travail était partagé, donc chaque personne était plus disponible pour l’autre », poursuit-elle.

Les trois experts s’accordent à dire que des « mécanismes adaptatifs » se sont mis en place chez les individus pour mieux gérer mentalement cette pandémie. « J’ai constaté qu’il y a une force chez l’individu qui l’aide à aller au-delà de ce que nous vivons. Il faut tenir compte du potentiel que le patient a en lui-même, ce qui dépasse les techniques de psychologie. Ce qu’il faut rechercher à travers ce contexte, c’est comment dialoguer de cœur à cœur afin qu’il découvre cette capacité d’exister », commente Aïcha Sijelmassi.

« Sans s’en rendre compte, l’humain met en place des stratégies adaptatives. Automatiquement, il essaye de trouver des aménagements qui permettent de continuer à fonctionner avec un minimum de dégâts psychologiques et en fonction de sa nature et son environnement. C’est le principe de la résilience. Pour diminuer cette chape de plomb, on reprend contact avec des personnes, on communique autrement, on essaye de réaménager autant que faire se peut les relations familiales, on gère son temps différemment… », témoigne à son tour Hachem Tyal qui souligne les dérives du télétravail qui « chez beaucoup de personnes a glissé en travail permanent ».

 

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Un principe de résilience souvent obstrué par celui de déni dont fait preuve une bonne partie de la population, souligne le psychiatre. « Les mécanismes de déni ou de dénégation permettent de faire comme si de rien n’était. On le voit beaucoup notamment avec les gens qui ne portent pas de masque, les bus bondés, etc. Si on n’a pas d’autre mécanisme, le fait de ne pas voir reste quelque chose d’efficace mais le risque est présent. Le problème, c’est qu’on nous a vendu l’idée qu’il s’agit d’un moment de l’histoire du monde qui ne va pas durer longtemps. Je me suis battu contre cette idée car elle ne donne pas la possibilité aux gens de rentrer dans ces processus de résilience qui permettent de s’adapter et de moins subir l’agression psychologique dans laquelle on est. Même avec le vaccin, il faut partir du principe que l’avenir est tout sauf clair et les mécanismes adaptatifs se mettront en place ».

Le manque d’information, facteur d’angoisse

A ce sujet, Hachem Tyal rappelle le rôle des médias, des scientifiques et des autorités dans la façon de partager les informations, ce qui peut affecter le citoyen: « Beaucoup de décisions n’ont pas été comprises par le citoyen. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de discussions. Il n’y a pas plus désastreux pour un individu que ce qui n’est pas compris car cela procure encore plus d’angoisse. Moins vous comprenez, plus vous angoissez. On oublie de penser les choses en ces termes-là. L’information pour le citoyen doit être claire. On peut prendre n’importe quelle décision mais il faut savoir l’argumenter auprès de ceux qui auront à l’appliquer. La mal-information règne en maitre absolu et c’est un paramètre aussi de profondément angoissant qui augmente les signaux d’alarme et de détresse chez les individus que sont l’angoisse et l’anxiété ».

Reda Mhasni rejoint son confrère sur l’importance de l’information dans la gestion de l’anxiété. Beaucoup ont d’ailleurs critiqué le manque d’anticipation et de pédagogie dans la communication du gouvernement durant cette pandémie. « Parmi les éléments qui ont favorisé cette anxiété, c’est le manque d’informations, de communication. Ce manque de communication dilapide une capacité de rassurer la population, c’est un ratage communicationnel », déclare-t-il.

L’OMS a d’ailleurs souligné, dans le même rapport suscité, le caractère essentiel dans la lutte contre cette « fatigue pandémique » de la communication étatique à propos des décisions prises. « Les gouvernements ont la possibilité d’atténuer les effets néfastes de ces mesures [restrictives] grâce à une planification, une mise en œuvre et une communication minutieuses et grâce à des mesures et politiques de protection sociale supplémentaires pour garantir que personne ne soit laissé pour compte », indique l’OMS.

« Le monde entier n’a pas de visibilité sur les mois à venir mais c’est important d’avoir une projection, c’est ce qui manque dans le discours médiatique et celui des politiques marocains. Ils ne sont pas dans cette optique de rassurer et encadrer la population. Il y a une place vacante par rapport à cela, les gens sont assoiffés d’information, et comme la nature a horreur du vide, cela laisse place aux fake-news et au sensationnalisme », reprend Reda Mhasni qui soulève par ailleurs la faible offre thérapeutique proposée par le Maroc.

« L’OMS a remarqué que notre offre thérapeutique n’atteint même pas les 2% du budget ministériel annuel, alors qu’elle recommande 5%. Aucune initiative ministérielle n’est déclinée dans ce sens. Pendant cette pandémie, le ministère de la Santé n’a pas instauré de suivi psychologique de la population. Il y a eu des actions collectives ou individuelles de professionnels sur la base du volontariat mais qui se sont effritées au bout de quelques semaines », relève le psychologue qui souligne en même temps que la pandémie a aggravé la situation avec la mobilisation des établissements de santé pour la gestion des patients covid-19, réduisant l’accès aux soins des patients concernés par la santé mentale entre autres.

« Pour combler ces manques, il y aura une facture à payer étalée sur les mois voire les années à venir. Nous ne sommes pas encore sortis de l’expérience pour les relever précisément mais je pense que les retombées sont présentes et déjà installées de manière durables », conclue l’expert.