Produits cosmétiques à base de cannabis, une filière à potentiel pour le Maroc

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Autrefois introuvables, l’huile de chanvre et les produits cosmétiques à base de cannabis rencontrent un grand succès. Mais, le flou juridique entourant la production de cette plante, freine toute perspective de développement.

Ces dernières semaines ont été marquées par une décision qui constitue un tournant historique pour le Maroc concernant le cannabis et qui vont peser sur ce secteur mal perçu par les autorités. D’abord le vote favorable du royaume pour la suppression du cannabis de la liste des stupéfiants à risque de l’ONU, début décembre. Puis l’inattendue normalisation des relations diplomatiques entre le royaume et Israël.

L’Etat hébreu est considéré comme le pionnier mondial du cannabis thérapeutique et le Maroc l’un des plus grands producteurs au monde, dès lors, plusieurs médias ont évoqué, à juste titre, une possible collaboration entre les deux pays pour le développement de cette culture.

Mais bien avant ce vote favorable du Maroc, des produits nouveaux ont fait irruption sur le marché national. Des huiles, des shampoings et des savons à base de cannabis. Vendus dans les parfumeries, les sites d’e-commerce où parfois même dans des foires, ces produits s’arrachent comme des petits pains.

Mais le produit le plus vendu est incontestablement l’huile de chanvre ou plus communément appelée «l’huile de cannabis», connue pour ses vertus hydratantes, émolliente, anti-âge et nourrissante pour la peau et les cheveux.

L’étiquetage des produits vendus au Maroc n’est que très rarement détaillé et ne comporte souvent pas de nom de société ou d’adresse. Une petite entreprise marocaine, commercialisant justement l’huile de chanvre a bien voulu répondre à nos questions.

 

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Au téléphone, l’homme nous explique que cela «fait un an et demi qu’(ils) vendent cette huile, après avoir constaté un réel phénomène autour». Contrairement à nos attentes, notre interlocuteur nous explique que leur huile est importée de l’étranger.

«Nous nous fournissons auprès d’une société qui importe cette huile. Mais non, nous ne nous fournissons pas localement, car nous ne sommes pas sûrs que cela soit légal», poursuit-il

Huile locale plus chère

Légaux ou pas, ces produits ont déjà trouvé une clientèle fidèle. Certains ne sont d’ailleurs connus que par le bouche-à-oreille. De qualité supérieure, cette deuxième huile est bien plus onéreuse. En effet, alors que sur internet, elles sont proposées à environ 100 DH les 50 ml, celle de Hassan* est vendue à 150 DH les 15 ml.

L’argument exposé par le vendeur est que cette huile est locale. Hassan, commerçant à Al Hoceima explique tout comme notre premier interlocuteur, avoir remarqué un certain engouement pour l’huile de chanvre. Mais pour le moment,  il a  décidé de vendre qu’à des connaissances et à un cercle très réduit.

«Je ne me suis pas encore lancé pleinement dans ce business-là et je me consacre à d’autres huiles (…) en ce qui concerne l’huile de chanvre je me fournis directement auprès des cultivateurs de cannabis, qui broient eux-mêmes les graines de chanvre», nous explique Hassan.

L’huile est fabriquée de façon artisanale en très petite quantité, affirme notre interlocuteur. «Ils ne produisent qu’occasionnellement ou sur demande, car pour eux (les cultivateurs) c’est un véritable casse-tête et les graines peuvent avoir un meilleur rendement en étant dédiées à la culture du cannabis».

«Pourtant j’entends parler de certains agriculteurs qui exportent leur huile, mais nous ne disposons évidemment d’aucune donnée officielle», poursuit Hassan. Des blocages et un manque de transparence qui s’expliquent par le flou juridique entourant ces produits-là, dérivés d’une plante qui elle-même donne du cannabis, interdit à la consommation, la vente et l’achat dans le pays.

 

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«Tant que la loi n’est pas claire nous ne pouvons pas prendre le risque, nous sommes encore dans une zone grise (…) il nous faut donc une plateforme et une législation pour être assuré et rassuré», souligne Hassan. Ce dernier a suivi de près les dernières annonces faites par le Maroc, mais ses interrogations demeurent en suspens.

«Nous stagnons encore dans ce débat stérile pour statuer sur le statut halal (permis) ou haram (interdit) du cannabis, alors que nous nous sommes fait devancer par d’autres pays, qui ont importé cette plante qui pousse paisiblement sur nos terres», regrette notre interlocuteur.

Collaborer avec Israël ?

L’expertise d’Israël dans le domaine n’est plus à démontrer. «Terre du lait, du miel et du cannabis», comme l’affirmait l’ancien Premier ministre, Ehud Barak, Israël s’est lancé dans le marché cosmétique à base de cannabis après avoir assuré sa place de leader mondial dans le marché des produits thérapeutiques dérivés de la même plante.

Raison pour laquelle un échange des savoir-faire avait été évoqué par plusieurs médias et responsables de la filière. Mais Hassan est d’un tout autre avis. «Ma crainte est de voir des étrangers débarquer et s’implanter dans le pays en laissant de côté les agriculteurs, qui ont depuis toujours été pourchassés», nous confie-t-il.

«Une prétendue coopération avec Israël où un autre pays, ne saurait être équitable pour les deux parties. Car lorsqu’ils arriveront, ils viendront avec leur savoir-faire qui n’est pas gratuit et pour lequel le petit agriculteur marocain devra payer cher, ou pire encore, il sera exclu (…) les gagnants ne pourront être qu’eux en fin de compte», lamente Hassan.

 

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Pour notre interlocuteur, «il faut que les autorités marocaines anticipent et revoient la législation, car il ne suffit pas d’aller voter à l’ONU, mais on doit être capable d’agir sur le terrain. Un tel changement pour cette culture ne peut se faire du jour au lendemain».

En effet, le débat autour du cannabis ressort à chaque campagne électorale, mais rien n’a été acté, depuis la présentation du projet de loi de 2015 visant à «légaliser le cannabis». Les élections approchant à grands pas, le débat sera-t-il de nouveau rouvert?

*Les prénoms ont été changés