Pharmacies en faillite: la profession est-elle vouée à mourir ?

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Asphyxiées par la crise économique du covid-19 et la baisse des prix des médicaments, de plus en plus de pharmacies font faillite. 

D’après la dernière communication du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens, une à deux pharmacies ferment leurs portes chaque semaine. En cause? Une crise économique sans précédent que traverse le secteur, liée à plusieurs facteurs conjoncturels et structurels, et qui se répercute directement sur le pharmacien d’officine.

« Nous constatons cette crise depuis la promulgation du décret sur la fixation des prix des médicaments en 2014. On nous avait fait miroiter que ce décret de fixation allait améliorer la situation de la pharmacie, mais malheureusement, on a constaté que c’est tout le contraire qui se passe, tout simplement parce que ce décret a été promulgué sans une étude d’impact sur tout le secteur, c’est-à-dire sur tous les intervenants de l’industrie à l’officine », explique Mohamed Lahbabi, président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM).

« Pas de compensation »

Depuis la promulgation en 2014 de ce décret n° 2-13-852 relatif aux modalités de fixation du prix de vente des médicaments, des baisses de prix de médicaments s’opèrent quasiment chaque mois, appauvrissant progressivement le pharmacien qui ne bénéficie pas de compensation.

« Lors de la promulgation de ce décret, on nous avait promis des mesures de compensation parmi lesquelles l’application du droit de substitution avec transfert de marge (comme ce qui se fait en France, Algérie, Tunisie), la CMU qui aurait permis de vendre plus de boîtes de médicaments…, plusieurs mesures qui aujourd’hui n’ont toujours pas vu le jour », regrette le représentant syndical qui mentionne les grèves, les sit-in organisés, les diverses actions élaborées jusqu’à présent par la Confédération pour alerter sur la situation. « L’actuel ministre ne veut même pas ouvrir le dialogue avec nous ».

 

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Et de souligner: « Nous, à l’époque, nous n’étions pas contre la baisse des prix, mais contre la façon avec laquelle elle a été appliquée, c’est-à-dire dans un seul sens, alors que le décret prévoit également la hausse de certains médicaments par exemple. Aujourd’hui, on vit les conséquences logiques de ce décret, accentuées par la crise du covid-19, à savoir que beaucoup d’officines sont contraintes de fermer leurs portes définitivement ».

« On est considéré comme de simples épiciers »

Outre la problématique de la fixation des prix, et celle de la crise économique liée à la pandémie, les pharmaciens se plaignent du manque de « valorisation » de leur métier. « Ce n’est pas normal que le revenu du pharmacien soit uniquement basé sur la vente des médicaments », s’indigne à ce propos Chama, pharmacienne de 30 ans, officiant dans le quartier Hay Moulay Rachid, à Casablanca. « On est considéré comme de simples épiciers. La fragilité des pharmaciens existe depuis très longtemps. Il a fallu la crise du covid pour que les gens comprennent l’importance qu’on avait ».

« On apporte une valeur ajoutée en conseillant les patients. De surcroît, au Maroc, le pharmacien endosse souvent le rôle de médecin pour des petites pathologies, car tout le monde n’a pas les moyens d’aller chez le docteur. Cette valeur ajoutée doit être normalement quantifiée et rémunérée. Elle n’est pas du tout prise en compte dans notre salaire ni valorisée par l’État », regrette la jeune pharmacienne qui note qu’en France, depuis 2015, les pharmaciens perçoivent des honoraires de dispensation comme les médecins.

 

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« Les prix des médicaments baissent, donc notre marge aussi. En même temps, les taxes continuent d’augmenter donc automatiquement nous rentrons moins d’argent. Personnellement, j’ai perdu 30% de mon chiffre d’affaires par rapport à 2019. Les pharmaciens qui ne se trouvent pas dans des zones prospères vont ainsi faire faillite et mettre la clé sous la porte », ajoute Chama qui s’interroge sur la pérennité de son métier. « Un métier qui n’évolue pas est voué à mourir ».

Par ailleurs, la professionnelle soulève une autre problématique, celle du non-respect du monopole du pharmacien sur certains produits. « La loi 17-04 donne l’exclusivité aux pharmaciens sur beaucoup de choses comme les dispositifs médicaux stériles, les médicaments vétérinaires, les produits de contraste de radiologie, etc., des produits qu’on retrouve pourtant dans plusieurs autres points de vente. L’État ferme les yeux sur ces dérives qui appauvrissent encore plus le pharmacien », commente la professionnelle.

Et de conclure: « La baisse des prix des médicaments allège le citoyen, on ne le blâme pas, c’est très bien au contraire, mais les pharmaciens ont besoin d’une compensation de l’État. Nous sommes au service du citoyen, on aime notre métier pour cela, l’aspect lucratif n’existe de toute façon presque plus ».