Interrail: quand l’Europe s’offrait aux Marocains… sans visa

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Crédit: LIFE.

Il y a trente ans, l’Europe était accessible aux Marocains sans visa. Grâce à une carte Interrail, les jeunes pouvaient sillonner le Vieux continent du sud au nord, de l’Est à l’ouest. Témoignages de Soumaya Lembarki et Mustapha Fouad, deux anciens étudiants qui ont eu la chance de faire le périple européen.
Ce fut la belle époque pour ces jeunes globe-trotters… Jusqu’aux années 90, l’Europe, avec sa cinquantaine de pays, s’offrait aux Marocains sans visa. A l’époque, il n’y avait point de racisme. Pour un mois de voyage à travers le continent, une carte d’abonnement Interrail coûtait 1.300 dirhams. Munis pour la plupart de petits budgets, ces Sindbads marocains se débrouillaient aussi grâce à de petits emplois qu’ils décrochaient dans des champs, des restaurants ou des cafés.
C’était une merveilleuse opportunité de découvrir une bonne partie du monde, ses cultures et ses peuples. En définitive, l’expérience enrichissante qu’offrait Interrail aux jeunes voyageurs leur donnait une ouverture d’esprit et le sens de la prise d’initiative très déterminants dans la réussite de leurs carrières des années plus tard.
Mustapha Fouad, directeur général de Fouad & Partners, entreprise spécialisée dans le conseil juridique et fiscale, est l’un de ces fervents amoureux du voyage. Il nous raconte ici sa propre expérience. Né en 1961, Mustapha prenait le plaisir de voyager en Europe, chaque année pendant quatre ans, de 1980 à 1984, avant d’intégrer le marché du travail.
« J’étais étudiant à l’ISCAE, bien que je suis un « fils du peuple ». Mon père me débrouillait un budget de 2.500 DH en plus du billet. J’économisais sur la bourse d’études pour acheter le billet Interrail, qui coûtait 1.300 dirhams. Je partais pour des périodes allant jusqu’à trois mois. Il nous arrivait de falsifier la date pour prolonger; très facile pour nous puisque c’était écrit à la main. A l’époque, le train était sans supplément, sauf dans le cas de la France qui venait d’avoir son TGV. On passait d’abord par l’Espagne, puis on s’arrêtait à la frontière pour prendre un train vers la France, la Belgique, la hollande et l’Italie pendant un mois. Lorsqu’on n’avait pas où dormir, on prenait un train vers une destination au hasard. On avait des sac-à-dos et des sacs de couchage avec très peu de moyens. Pour les habits, on se contentait de deux jeans, deux T-shirts, des sandales, une paire de baskets et une veste au cas où il faisait froid« , raconte avec passion l’ancien iscaiste.
Mustapha voyageait seul. Il voulait faire de nouveaux amis et découvrir les diverses cultures de l’Europe par lui-même. « Je voyageais seul mais je me faisais pleins d’amis et c’est l’un des avantages de l’expérience Interrail. Le deuxième avantage c’est qu’on n’avait pas ce souci de visas et par dessus tout on pouvait dormir dans les esplanades des gares routières ou de métros sans aucun problème« , se remémore, nostalgique, ce patron d’entreprise.
Une génération cultivée
Pour Mustapha, voyager seul reflétait son esprit libre. Cela lui permettait une souplesse dans les déplacements et la rencontre de nombreux amis. « Comme je parlais français, anglais, espagnol et arabe, la communication était facile avec le plus grand nombre de personne. Très vite, une affinité s’installe avec les locaux, qui étaient encore plus idéalistes, fraternels, rêveurs dans ces temps de post-hippisme. J’appartiens à une génération qui était particulièrement cultivée, avec un goût pour la littérature, la musique, l’art et le cinéma et pour cela les Marocains étaient très appréciés, voire admirés. Nous étions de vrais ambassadeurs », conclut Mustapha.
L’expérience de Soumaya Lembarki, une professeure des Sciences de la vie et de la terre au lycée, est presque similaire à celle de Mustapha Fouad. Seule différence, Soumaya voyageait en une seule occasion et elle n’était pas seule. Elle préférait découvrir l’Europe avec une de ses meilleures copines. « En 1985, j’ai décidé de tenter l’expérience de l’Interrail. Nous avons moi et ma copine acheté un ticket à 1.500 DH, qui nous permettait de voyager dans tous les pays européens pendant un mois. Nous avons payé le train jusqu’à Tanger, ainsi que la traversée, mais une fois en Europe on ne payait plus notre transport. Nous choisissions les longs trajets pendant la nuit soit vers une autre ville ou un autre pays pour ainsi éviter de se payer un hôtel. Pendant la journée, nous visitons la ville de long en large. Les trains étaient confortables et nous pouvions aménager des lits à l’intérieur des compartiments en rapprochant les coussins« , raconte Soumaya.

Le parcours de Soumaya était un peu différent. Les deux jeunes étudiantes faisaient l’Espagne, la France, la Suisse, l’Italie et la Yougoslavie. « Nous avons découvert de belles villes et des paysages splendides, de la pauvre Yougoslavie à la riche Suisse« , lance Soumaya.
« Quand nous n’avions pas les moyens de nous payer un hôtel, nous cherchions des auberges de jeunes ou des associations à des prix symboliques. Parfois, ces établissement propres et très salubres nous accueillaient gratuitement en échange de nos services d’aide au ménage« , se souvient Soumaya fière d’avoir fait cette expérience singulière où elle a pu rencontrer des amis de différentes cultures.
Seul bémol pour Soumaya fut un cas de comportement raciste de la part d’un agent de douane français. « Au poste-frontière de la France, on nous donnait deux volets A et B pour la sortie et la rentrée. On partait en Suisse et à notre retour en France, un agent nous a jeté nos passeports en nous disait avec mépris d’aller visiter les pays arabes. tous les voyageurs arabes et même étrangers ayant assisté à la scène manifestaient leur désapprobation de ce geste raciste. Mais rien n’y fait; l’agent persistait. Il a ordonné à ses assistante de nous fouiller. C’était le seul incident qui n’a pourtant pas pu gâcher notre belle aventure, tellement notre voyage nous offrait pleins de beaux souvenirs« .