Des travailleurs agricoles marocains accusent leurs employeurs français d’«esclavage»

Les cinq travailleurs détachés ont travaillé en France de 2012 à 2017. Benoit Tessier/REUTERS

Cinq anciens travailleurs détachés marocains passent devant le conseil des prud’hommes d’Arles ce lundi. Dénonçant des conditions de travail proches de «l’esclavage», ils réclament une requalification en CDI. La société d’intérim qui les employait qualifie la situation de «disproportionnée».

«Cette société nous a détruit la vie». Venue des îles Canaries fin 2011 avec sa cousine, Yasmine a été envoyée par une société d’intérim espagnole, Laboral Terra, pour travailler dans des exploitations agricoles dans le sud de la France.

Ce lundi, avec quatre anciens collègues, elle se rend devant le Conseil des prud’hommes d’Arles pour dénoncer «l’esclavage» dont ils auraient été victimes. Tous les cinq mettent en cause l’entreprise espagnole, mais aussi huit entreprises du Vaucluse, des Bouches du Rhône et du Gard ayant eu recours à leurs services de 2012 à 2017. Ils y étaient employés sous le statut de travailleurs agricoles détachés.

Heures supplémentaires, primes de précarité et congés non payés, accident du travail non déclaré, absence de repos hebdomadaire: Me Petit, l’avocat de ces cinq personnes âgées de 36 à 48 ans, demande pour chacune la requalification de leur contrat de travail en contrat à durée indéterminée (CDI), le versement de 13.800 euros de rappels sur salaires, 37.000 euros d’indemnités et 6.500 euros de dommages et intérêts.

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«Nous mettons en cause Laboral Terra mais aussi les huit autres entreprises qui peuvent être coresponsables et ainsi condamnées solidairement». Franck Ariès, élu de la CGT Avignon qui a aidé ces travailleurs à constituer un dossier et qui se porte partie civile, explique qu’à leur arrivée en France «ils se sont trouvés dans une situation où ils étaient à la merci de leur employeur […] En plus de cela, ils avaient des conditions de travail infâmes et une paye minable qui permet de survivre en France, mais pas de vivre».

Yasmine fait aussi état de «harcèlement sexuel» et d’attouchements. «Le prud’homme, c’est la première étape, mais on ne s’arrêtera pas là; pour eux on est des prostituées», s’indigne-t-elle.

L’agence d’intérim dément en bloc ces accusations par la voix de son avocate, Me El Bouroumi: «il y avait peut-être des problèmes de salariés-employés, mais on ne peut pas parler d’esclavage». Elle ajoute: «si ça avait été le cas, nous serions au pénal et non aux prud’hommes». De leur côté, Franck Ariès et Yasmine assurent qu’un dossier est en cours d’instruction au pénal.

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Pour Me El Bouroumi, il y a maldonne: «c’est la directive des travailleurs détachés qui est attaquée, et non Laboral Terra». En outre, le contrat ayant été rédigé en espagnol (bien que signé en France), la défense requiert un déboutement de la juridiction française en faveur de son équivalent espagnol. «Ce n’est pas le lieu de signature qui fixe la compétence du tribunal», argue Me El Bouroumi. Une demande en théorie recevable, selon un autre avocat contacté.

Quant à la décision finale du conseil des prud’hommes, Franck Ariès se dit confiant: «on ne peut pas être débouté, c’est impossible». De son côté Me El Bouroumi l’assure, si le juge ne donne pas raison à son client, elle interjettera appel, car selon elle «le Conseil des Prud’hommes est incompétent» sur ce dossier.