Cellule d’écoute psychologique contre le covid-19: « Il y a un réel besoin du grand public »

Le Réseau des Psychologues du Maroc a mis en place une cellule d’écoute psychologique dédiée aux personnes en souffrances psychiques à cause de la situation de pandémie et de confinement.

Un service entièrement citoyen et bénévole initié par ce réseau de professionnels est composé de trois associations à but non lucratif: l’association marocaine de psychologie de l’enfant et de l’adolescent (AMPSY), le collectif des psychologues praticiens de Casablanca (Collectif Psy) et la société marocaine des psychologues cliniciens (SMPC). Interview avec Raja El Mouatarif, psychologue clinicienne, psychologue clinicienne, présidente de la SMPC et coordinatrice du Réseau.

Comment est venue l’idée d’une telle initiative ?

Initialement, le Réseau s’est regroupé il y a environ un an pour d’autres objectifs, à savoir se mobiliser pour légiférer notre profession, ce qui n’est toujours pas le cas au Maroc. Quand la pandémie et le confinement sont arrivés, nous avons décidés de mettre en place une cellule d’écoute psychologique ayant pour objectif d’accompagner les personnes en souffrances psychiques provoquées par la pandémie ou le confinement. Les gens sont préoccupés par la pandémie mais beaucoup plus par le confinement qui génère des effets secondaires. Le 8 avril, on a ouvert la cellule à échelle nationale pour permettre à tout un chacun de l’utiliser. Les personnes peuvent appeler quand elles veulent, il n’y a pas de suivi comme dans un cabinet. Elles ont la possibilité de demander d’avoir le même psychologue à chaque appel. La première semaine, c’était assez calme, la deuxième, on a reçu une cinquantaine d’appels, et cela augmente d’une semaine à l’autre.

Comment vous êtes-vous organisés ?

Les psychologues sont aussi confinés donc nous avons mis en place un partenariat avec un centre d’appel pour avoir un numéro unique afin que les gens aient une certaine facilité de contact. Quand les gens appellent sur la plateforme, ils ne tombent pas directement sur les psychologues mais sur un télé-conseiller qui distribue les appels en fonction des demandes. Initialement, on avait mis en place trois cellules différentes: une pour les soignants du covid-19, une deuxième pour les patients covid-19 et une troisième pour faire de la guidance parentale et gérer les problématiques de couple. Cette dernière concernait davantage les gens confinés. Très vite, on s’est rendu compte que la cellule 3 a été sollicitée par un public beaucoup plus large, pas seulement les familles et les couples, mais également les personnes âgées isolées, les étudiants angoissés… Il y a un réel besoin du grand public qui a dépassé ce que nous avions convenu initialement. On a donc ouvert la cellule à tous ceux qui le souhaitent, impliquant beaucoup plus de problématiques. Ensuite, on a fusionné en deux cellules seulement, l’une consacrée aux soignants des covid-19 et l’autre réservée au grand public.

Quels sont les profils des personnes qui appellent ?

Nous recevons essentiellement des appels d’adultes femmes issus des grandes villes, aussi quelques appels de jeunes de manière très marginale. Cette cellule ne reçoit pas encore beaucoup d’appels de soignants et patients covid-19 alors que la première idée que nous avions eue était d’offrir à cette population et leurs familles la possibilité d’évacuer leurs tensions et un espace d’écoute et de parole, vu le contexte difficile qu’ils vivent. On sait que c’est une population particulièrement impactée dans la mesure où certains soignants ne rentrent plus chez eux par peur de contaminer leurs enfants ou un autre membre de leur famille. Nous sommes convaincus que le personnel soignant aurait besoin de ce soutien, mais ce n’est peut-être pas encore le bon moment pour eux de parler de ce qui leur arrive. En effet, rester dans l’action est une façon de tenir; s’ils s’arrêtent maintenant sur leurs inquiétudes ou ressentis, ils risquent de s’effondrer. Ainsi, cette population n’est pas celle qui envahit la cellule d’écoute aujourd’hui. La majorité des appels que nous avons sont beaucoup plus de la guidance parentale et des problématiques de couples.

Il y a également les personnes angoissées par la maladie elle-même et la peur de sortir de chez elles, certaines ne font même plus leurs courses tellement paniquées à l’idée d’attraper la maladie. Il y a aussi, et c’est la majorité, les appels liés aux effets du confinement: frustrations, angoisses, nécessité de se replier sur soi, problèmes de promiscuité avec les autres. Autant ce confinement peut être très bénéfique pour les familles où la communication est fluide, autant il peut venir exacerber des tensions déjà existantes chez d’autres. C’est très marquant, le confinement est venu renforcer tout ce qui a existé, en bien ou en mal. On note également des problématiques liées aux adolescents qui peuvent être exacerbées aussi en restant enfermés à la maison. Tous les repères spatiotemporels sont abolis et cela peut avoir des effets sur la santé mentale et les relations familiales.

Assiste-t-on à une hausse des violences au sein du foyer ?

Absolument, il y a réellement une hausse significative des violences dans le foyer durant ce confinement. Moi-même, en tant que psychologue libéral, je reçois de nombreux appels de patients et de nouveaux patients depuis le confinement qui témoignent d’une situation explosive avec leur mari ou leur femme. Il s’agit de violences physiques, mais aussi verbales, du harcèlement moral…il y a beaucoup de situations de violence dans cette période de confinement.

Quels conseils donner à ces personnes qui subissent de la violence ?

L’objectif n’est pas toujours de donner des conseils. La situation est très compliquée, on ne peut pas dire aux gens de sortir de chez eux avec le confinement. On essaye déjà d’accorder un espace de paroles, aider la personne à mettre du sens sur son vécu, qu’elle s’interroge sur pourquoi elle en est arrivée là. Beaucoup de personnes atteignent un stade critique de violence pendant le confinement. On leur propose des questions pour les inviter à ne pas se positionner uniquement comme victime de violences mais leur faire reprendre les choses en mains. Un travail de réflexion s’opère afin qu’elles puissent elles-mêmes agir face à cette violence ou savoir comment la maîtriser. Le traumatisme de la violence s’ajoute à celui du confinement donc le travail de la cellule est avant tout une aide à une prise de recul.

Quels conseils donner à ceux qui ont perdu leurs repères avec le confinement ?

Une des missions de la cellule est d’aider les personnes à structurer leur journée. On entend des cas d’ados qui se couchent à 3h du matin, car l’école est à distance, des étudiants qui n’arrivent plus à se concentrer sur leurs études dans leur studio, dépriment et «végètent»… On leur fait prendre conscience qu’ils ne dépriment pas, c’est juste que leurs journées n’ont plus aucun sens. Il faut structurer ses journées pour qu’elles prennent sens et que la personne se sente utile: faire un planning avec des heures à respecter pour telle et telle activité (travail, loisirs…).

Remarque-t-on une hausse des dépressions ?

Au niveau de la cellule d’écoute, nous n’avons pas encore assez de recul. Nous devons encore attendre quelques semaines pour avoir des chiffres précis pour constater une hausse des dépressions. Dans ma pratique personnelle, les personnes un peu «entamées» vont plonger, lorsqu’elles sont déjà sérieusement anxieuses, un peu dans la déprime ou isolées. Les personnes présentant des TOC (troubles obsessionnels compulsifs) peuvent être sensibilisées davantage avec ce genre de pandémie, surtout lorsqu’il s’agit de TOC lié à la propreté. Toutefois, ceux qui appellent ne sont pas tous prédisposés, ce coronavirus est par définition anxiogène par plusieurs aspects (invisibilité, contamination, arrêt de la marche habituelle du monde, absence de visibilité).

>> La cellule d’écoute psychologique est opérationnelle du lundi au vendredi de 9h à 22h, le samedi de 9h à 18h, avec une permanence de plus de 40 psychologues cliniciens, au 05.22.548.526.