"Eradiquer l'EI", une gageure que Trump laisse à Erdogan en Syrie

Le départ des troupes américaines de Syrie laissera les mains libres à la Turquie pour traquer les partenaires kurdes de Washington dans la lutte antijihadiste mais des doutes subsistent sur la capacité d’Ankara d' »éradiquer » seul le groupe Etat islamique (EI).
Selon des responsables turcs, le président Recep Tayyip Erdogan a lourdement pesé dans la décision de son homologue américain Donald Trump de retirer les quelque 2.000 soldats américains déployés en Syrie en le convaincant que la Turquie était capable, seule, d’éliminer les poches restantes de l’EI après une série de défaites militaires que le groupe a subies.
En effet M. Erdogan entend, à la faveur du retrait américain, en finir avec la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), pourtant fer de lance sur le terrain en Syrie de la lutte contre l’EI.
Car Ankara, qui redoute de voir s’instaurer une entité kurde à ses portes, susceptible de renforcer les velléités séparatistes de la minorité kurde sur son propre territoire, est farouchement hostile aux YPG en raison de leur liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), classé comme organisation terroriste par la Turquie et ses alliés occidentaux. « Nous avons la force nécessaire pour neutraliser l’EI seuls », a ainsi assuré mardi le chef de la diplomatie turque Mevlut
Victime de son succès
Trump a affirmé dimanche après un entretien téléphonique avec son homologue turc qu’il comptait sur lui pour « éradiquer » l’EI, estimant que le groupe jihadiste était déjà « en grande partie vaincu ». « Erdogan a été victime de son propre succès en vendant à Trump l’idée que la Turquie était prête à prendre indéfiniment le contrôle de la mission contre l’EI en Syrie », estime Nicolas Heras, chercheur du Center for New American Security.
« La Turquie n’a pas actuellement à sa disposition une force rebelle syrienne suffisamment grande ou expérimentée pour tenir l’Est de la Syrie. Et il lui faudra plusieurs mois, même avec l’aide des Etats-Unis, pour bâtir une telle force », explique-t-il. Les dernières poches de l’EI se trouvent en effet dans l’Est et le centre de la Syrie, à des centaines de kilomètres des zones du nord du pays où l’armée turque et ses supplétifs syriens ont l’habitude d’opérer et où ils ont mené deux offensives d’envergure en 2016 et en 2018.
« L’EI est à côté de Boukamal, à plus de 400 km de la Turquie, impossible pour la Turquie d’aller jusque là. L’armée syrienne et les milices chiites irakiennes s’en occuperont après le retrait américain », estime l’expert sur la Syrie Fabrice Balanche. « La Turquie n’est pas capable d’éliminer Hayat Tahrir al-Cham (HTS), c’est à dire Al-Qaïda, de sa frontière à Idleb, je la vois mal éliminer l’EI avec l’aide des milices arabes », ajoute-il.
Réel problème logistique
Selon lui, la Turquie pourra, tout au plus, « empêcher une résurgence de l’EI en fermant sa frontière avec la Syrie aux jihadistes et en menant des opérations ponctuelles comme à al-Bab (nord) en 2016 ». Sinan Ulgen, du centre de réflexion Edam à Istanbul, convient que la distance entre les dernières poches de l’EI et la frontière turque « pose un réel problème logistique ». « On ne voit pas bien comment la Turquie peut orchestrer une campagne militaire à des distances aussi grandes de ses frontières et dans un territoire hostile », souligne-t-il.
Lina Khatib, experte à Chatham house à Londres, estime que Erdogan a donné des assurances à Trump sur sa capacité à éradiquer l’EI sans disposer d' »un plan » pour y parvenir. Le réel objectif du dirigeant turc, selon elle, est de « saisir l’opportunité (du retrait américain) pour sévir contre les YPG ». « Eradiquer l’EI ne peut se faire qu’à travers une stratégie globale. Or même la coalition internationale anti-EI — qui se concentre sur l’action militaire sans tenir compte des aspects socio-économiques et politiques dans la lutte contre l’EI — ne dispose pas d’une telle stratégie », explique-t-elle.
« Si la Turquie venait à assumer seule la lutte contre l’EI, elle laisserait ses supplétifs syriens mener la bataille mais ils ne seront pas très efficaces car ils sont plus faible que l’EI », ajoute-elle. « Cela exposera aussi la Turquie à des attaques de représailles de l’EI ».