Cinquante ans plus tard, ils nous racontent leur Woodstock

La foule au festival de musique rock a Woodstock, 15-18 aout 1969 --- The crowd during Music and Art Festival in Woodstock, 1969

Ils étaient 500.000 à assister à cet événement qui marquera l’histoire. Nous avons retrouvé la trace de trois d’entre eux. Ils nous racontent, avec nostalgie, leurs souvenirs de cette parenthèse enchantée.

«Avec mon ami Bruno, nous étions à New York et nous devions monter aux chutes du Niagara. Finalement, il m’a convaincu d’aller à Woodstock.On a décidé de prendre la route en se disant qu’elles couleraient encore dans quelques années», se souvient Jacques Sabourin, 69 ans aujourd’hui. Sur un coup de tête et à la lecture de différents articles sur l’événement dans des magazines anglais comme The New Musical Express, les deux amateurs de musique anglo-saxonne prennent place dans un bus qui les mène vers ce qui restera comme l’événement musical du siècle.

Un festival devenu gratuit

Un embouteillage de 30km s’est formé aux portes du festival. Jim Shelley

Excités comme des puces, les deux amis partent les poches vides. «On n’avait vraiment pas une thune», se souvient Bruno Eliard. Après 3h de route, arrivés sur le site de Bethel, il ne leur faut pas longtemps pour mesurer l’ampleur de l’événement. Un embouteillage de 30 kilomètres s’est formé, l’un des pires de l’histoire américaine. De nombreux conducteurs décident même de laisser leur véhicule sur la route pour se rendre jusqu’au site. Jacques se souvient parfaitement de cette première nuit d’ivresse: «C’était une super soirée. Les jeunes avaient sorti leur guitare. On avait fini à pas d’heure. J’avais dormi sur le toit d’un camping-car avec deux Californiennes.»

Le lendemain, au réveil, la foule s’amasse devant les grilles d’entrée. Il faut bien évidemment présenter son ticket – qui coûtait seulement 7 dollars – pour pouvoir franchir les portes. Sauf que les deux Français n’en ont pas. Finalement, les organisateurs décident, face à l’afflux de participants, de laisser entrer tout le monde. Ils sont désormais 500.000 à fouler les terres du fermier Max Yasgur.

Paix, drogue et légendes du rock

Dans cet amphithéâtre géant, un Américain profite aussi du spectacle. Jim Shelley a 19 ans. Aller à Woodstock est l’aboutissement de sa passion pour la musique rock, lui qui collectionne depuis l’enfance des vinyles. Au-delà de la musique, une chose l’a marqué: «J’ai été très surpris par notre nombre. Quand je dis “nous”, j’entends ces jeunes opposés à la guerre, à Nixon, aux grandes institutions que nous jugions corrompues, aux policiers. Finalement, une révolution n’était pas une idée aussi folle qu’elle en avait l’air. Chez nous, nous étions seuls ; là-bas, des milliers…»

Rapidement, le festival devient un lieu de rassemblement pour la paix, fidèle au slogan «Trois jours de paix et d’amour» vendu par les organisateurs. Avec un sujet central: la guerre du Vietnam. «On a tout de suite pu voir le mécontentement de cette jeunesse face à la guerre. J’ai aussi pu rencontrer des jeunes qui évitaient la conscription», relate Jacques. Jim, lui, estime qu’«il n’a jamais été question d’un rassemblement politique. C’est l’idéologie des participants qui a donné cette direction.»

 

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L’armée, peu appréciée à l’époque, va pourtant se rendre indispensable durant ces trois jours: «Ce sont les hélicoptères de l’armée qui ont ravitaillé Woodstock en nourriture. Les organisateurs n’avaient pas prévu pour autant de personnes. Ils ont donc lancé des caisses pleines de sandwichs à la foule», se souvient Jacques. Une aide bienvenue pour Jim qui était arrivé au festival avec seulement une orange en poche.

Trouver de la drogue à Woodstock était un jeu d’enfant. Jim Shelley

Qui dit Woodstock dit drogue, aussi, en plein «flower power» et règne du LSD. «Les vendeurs de drogue passaient dans les rangs comme au cinéma à l’époque pour vendre les chocolats glacés», plaisante Jacques. Bruno se rappelle «l’odeur incroyable de marijuana» qui émanait du site. Eux trois l’assurent: contrairement à une large partie des participants, ils avaient choisi de vivre ce moment en toute sobriété.

 

Avec cette programmation exceptionnelle, le public ne pouvait de toute manière que décoller, drogue ou pas. Sur scène, des légendes comme Janis Joplin, Jimi Hendrix, The Who, Carlos Santana… Ce dernier à l’époque n’est pas encore connu, Jacques peut en témoigner: «Des amis américains m’ont proposé d’aller l’écouter. Je leur ai dit “C’est qui ce gars?”».

Son meilleur souvenir reste toutefois la prestation de Crosby, Stills, Nash & Young. Placé sur une colonne d’un côté de la scène, il assiste à ce concert avec une vue imprenable. «Ils ont eu un sacré succès, tout le monde était debout à applaudir. L’un des membres du groupe a dit à la fin: “On est rassurés. On chiait dans nos frocs!”»

Pour Bruno, difficile de distinguer une prestation plus qu’une autre. Il préfère saluer la bonne organisation de l’événement: «Malgré le lieu insolite, la qualité du son était incroyablement bonne. Ça ne grésillait pas. Étant donné le challenge que cela représentait, je leur tire mon chapeau.»

Souvenirs et leçons de vie

La pluie s’est abattue durant les trois jours de Festival. Jim Shelley

Durant les trois jours, la pluie a considérablement dégradé le terrain, devenu boueux. De nombreux participants décidèrent d’en jouer pour faire des glissades. Pour les deux Français, cela a rendu le séjour un peu plus difficile. «Comme nous étions venus sans rien préparer, nous avons dormi à la belle étoile et dans la boue», se rappelle Bruno. «Entre la chaleur, la pluie, la musique, on était plus très frais à notre départ. Quand on a attendu le bus pour New York, on s’est endormis près de 6h à l’arrêt», s’amuse-t-il avec le recul.

Jim Shelley a conservé ses tickets du festival de Woodstock. Jim Shelley

De cet événement, les trois hommes ne conservent que peu de traces matérielles, mais beaucoup de souvenirs gravés dans leurs mémoires. «Je garde comme souvenir l’ambiance cool, amicale et la gentillesse des gens. On a de la chance d’avoir vécu ça», estime Bruno. Jim lui se sent lui aussi «chanceux» d’avoir pu «entendre de la si bonne musique». Quant à Jacques, c’est une vraie leçon de vie qu’il a su tirer de Woodstock: «Ça m’a permis de comprendre que pour faire des choses, pour vivre la vie pleinement, il faut tenter et oser. J’ai donc décidé de beaucoup voyager». Jusqu’aux chutes du Niagara, qu’il verra finalement vingt ans après avoir eu la bonne idée de prendre la route de Woodstock.