Audio. Siham Benchekroun: «Le ta’sib n’a pas de fondement coranique»

Siham Benchekroun. Crédit: DR.

Siham Benchekroun*, à l’origine de l’ «appel pour l’abrogation de la règle successorale du ta’sib», revient pour H24info sur les enjeux de son initiative.
Le débat fait rage depuis plusieurs jours. Depuis qu’un «appel pour l’abrogation de la règle successoral du ta’sib» a été signé par une centaine d’intellectuels et largement relayé par la presse. Injuste, anachronique, cruelle… les qualificatifs ne manquent pas pour décrire une règle qui ne sied définitivement plus à nos sociétés modernes, où tribus et clans ont laissé place, de nos jours, aux familles nucléaires composées de deux ou trois enfants. Car mal leur en a pris aux parents qui ont eu la «malchance» d’enfanter que des filles, car avec le ta’sib, celle-ci se retrouvent injustement «spoliées» de leur héritage par des parents mâles, parfois très éloignés.
Une des fers de lance du combat pour l’abrogation de cette règle injuste, l’écrivain et psychothérapeute Siham Benchekroun, revient pour H24info sur les enjeux de cet appel dont elle est l’initiatrice. Aux menaces et insultes des conservateurs et autres étroits d’esprit, Siham Benchekroun leur oppose la force des arguments, et espère que les Fokahas, au lieu d’ignorer le débat, finiront pas prendre le problème à bras le corps. Ça urge!
H24info: Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots la règle du ta’sib?
Siham Benchekroun: la règle du Ta’sib est une voie de transmission de l’héritage, qui est inscrite dans notre code successoral, et qui prévoit que de proches parents d’un défunt qui n’a pas de fils deviennent ses héritiers. Il y a beaucoup de détails, mais on pourra simplement, grossièrement, considérer deux types d’héritage par ta’sib dont nous demandons l’abrogation :

  • il y a le ta’sib binnafs, c’est-à-dire par lui-même, qui stipule que dans une famille où il n’y a pas de fils, les héritières ne peuvent pas hériter de leur père défunt sans la participation de parents mâles proches de ce père. Prenons un exemple: une fille qui n’a pas de père, à la mort de son père, cette fille devra partager les biens de sa famille, quelqu’ils soient, avec ses oncles, ou en leurs absences, ses cousins, où en leurs absences, des parents éloignés, même très éloignés.
  • Il y a aussi le ta’sib ma’a alghair, c’est-à-dire avec autrui, et ce cas est assez particulier, il est plus rare. C’est la sœur ou les sœurs du défunt qui participent à l’héritage. Prenons donc un autre exemple: trois sœurs perdent leur père, et elles ont une tante, et bien ces filles prendront deux tiers de leur patrimoine, tandis que leur tante aura droit à elle seule au tiers restant.

Vous voyez que ces deux formes de ta’sib sont aussi injustes l’un que l’autre.

 
Quels sont les arguments principaux de l’appel pour l’abrogation du ta’sib?
Les arguments principaux sont les suivants :

  • D’abord, le ta’sib n’est plus adapté à la vie contemporaine et au fonctionnement de la famille. Nous ne vivons plus en clan ni en tribue, et la famille se réduit le plus souvent aux parents et à leurs enfants. Les oncles, les cousins, etc. ne participent plus à construire le patrimoine de cette famille nucléaire. Pourquoi devraient-ils en hériter?
  • Les ‘asabas ont des droits, mais sans assumer les devoirs correspondants à ces droits. A l’époque où le ta’sib avait été établi, les ‘asabas défendaient le clan et prenaient en charge les femmes. Aujourd’hui, ils peuvent forcer une pauvre veuve et ses filles à sortir du logis familial pour le vendre, et récupérer leurs parts. La loi du ta’sib permet à des parents, même éloignés de devenir héritiers, mais elles ne leurs imposent pas d’obligation vis-à-vis de ces filles dont ils viennent usurper les biens. C’est profondément injuste, mais c’est aussi violent. Puisque toute cette intrusion dans l’intimité de cette famille endeuillée se fait au moment du deuil.
  • De plus en plus de parents de filles sont acculés à céder leurs biens de leur vivant à leurs filles pour les protéger. Ce qui montre qu’il y a un problème. La raison c’est que de plus en plus de familles marocaines n’ont plus que deux ou trois enfants, donc c’est fréquent de ne pas avoir de fils. Et comme ces parents n’acceptent pas que leurs collatéraux ou leurs ascendants héritent de leurs biens au détriment de leurs filles, et bien ils sont acculés, pour mettre leurs filles à l’abri, de recourir à des donations ou à des ventes fictives. Et ça c’est vraiment loin d’être une décision simple ou facile.
  • Il y a enfin un dernier argument, qui est un argument de taille, c’est que le ta’sib n’a pas de fondement coranique. Il n’y a aucun verset dans le Coran qui prescrit qu’un oncle ou qu’un parent mal vienne se servir des biens d’une famille qui n’a pas de fils. Vous savez, beaucoup trompent les lecteurs en disant qu’abroger le ta’sib ce serait une désobéissance aux ordres divins et pourtant -le Coran peut être lu par tous- c’est faux.


 
Pourquoi pas remettre en question l’ensemble du code successoral musulman?
C’est le constat d’une réalité. L’égalité dans l’héritage, c’est une mesure majoritairement impopulaire qui ne peut se revendiquer par un appel ou une pétition. Vous avez vu les différents sondages. Ils montrent clairement que le refus de toucher à cette répartition-là représente quasiment les deux tiers des avis. C’est pourquoi nous pensons qu’il faut d’abord un travail de fond pour un changement de mentalités, pour réformer tout un système de fonctionnement social. Par ce qu’évidemment il ne s’agit pas d’être injuste, ni vis-à-vis des femmes ni vis-à-vis des hommes. Il y a des étapes préalables. Il faut éduquer la population, améliorer le statu des femmes, etc. Et au fond, l’égalité successorale, comme l’égalité tout court entre les hommes et les femmes, est un long chemin.

 
Que dites-vous à ceux qui vous accusent de porter atteinte à la religion musulmane ?
Vous savez, à chaque fois qu’il est question de réformer les droits juridiques des femmes, ce sont les mêmes accusations d’atteinte à la religion musulmane qui ressortent. Il suffit d’observer l’histoire récente du pays sur ces sujets. Alors certains veulent présenter l’islam comme une religion figée, indifférente aux évolutions sociales, indifférentes à l’injustice et à la violence subie par les femmes. Est-ce que ce ne sont pas eux qui portent atteinte à cette religion? Combien parmi ceux qui nous attaquent sont seulement capables d’expliquer pourquoi le ta’sib avait été établi et sur quoi il repose? Mais, on ne reçoit pas des arguments, on reçoit des insultes. Il n’y a pas de débats, il y a des injures. Nous serions des non musulmans ou des ignorants, au choix. Malheureusement la facilité et l’anonymat des réseaux sociaux n’obligent pas ceux qui dénigrent et qui insultent à rendre des comptes. Alors quant à ceux qu’on nomme conservateurs, ils font ce qu’ils font toujours: ils s’opposent à tous les changements, ils veulent que des privilèges matériels et sociaux soient conservés pour l’éternité. Alors ils ressortent toujours la même carte.

 
Avez-vous espoir que le législateur marocain accède à la demande des signataires de votre appel?
Et bien que vous dire? A la fois oui et à la fois non. Pour que le législateur marocain accède à la demande des signataires de cet appel et de la pétition, il faudrait qu’il y ait une pression populaire assez forte. Et ça veut dire, pour nous, la nécessité de parler, de débattre, de dénoncer l’injustice de façon constante. Et puis il faudrait aussi que les Foqahas fassent ce qu’on espère d’eux: répondre par des propositions concrètes à nos doléances, et non pas les ignorer. Alors oui, espérons.

 
 
*Siham Benchekroun est écrivain, actrice associative et médecin psychothérapeute. Féministe de longue date, Siham Benchekroun s’était faite connaître avec son roman «Oser vivre», publié en 1999. Un livre qui sonnait comme un manifeste féministe dans un Maroc à l’époque en transitions. Plus récemment, Siham Benchekroun s’est distinguée en codirigeant l’ouvrage «L’héritage des femme». Cet essai pluridisciplinaire et collectif publié en 2017, qui milite pour l’égalité en héritage entre les femmes et les hommes, avait déjà fallu à un des ses auteurs (un certain Abou Hafs) les critiques les plus agressives, allant jusqu’à l’excommunication, lancées par certains religieux.