Le confinement: une expérience carcérale ?

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A quelques jours du déconfinement annoncé du 11 mai en France, le démographe Emmanuel Todd dans un entretien accordé à L’Express défend la nécessité de punir ses dirigeants actuels pour la gestion de la crise épidémique : «On doit faire des exemples, avec des peines de prison et des sanctions financières. La société française a besoin de morale, il n’y a pas de morale sans punition.»

Après près de deux mois, plus de huit semaines, plus de 1300 heures de « confinement  » sous peine de sanctions financières et judiciaires, comment ne pas penser aux prisonniers eux-mêmes, soumis aux lois du confinement dans le confinement au sens juste du terme.
Relevons-le, le mot confinement n’est pas adéquat. Peut-on parler de confinement lorsque certains le vivent confortablement et y trouvent le silence nécessaire à leur créativité, leurs méditations et leur éloignement du quotidien ?

Ne faut-il pas rappeler que le confinement dans son étymologie même est péjoratif et inséparable de la souffrance, puisqu’il s’agit d’être contraint à des limites ?
Limites d’espace, limites de libertés, mais pas limites d’esprit !, opposeriez-vous.
Il ne faut pas confondre quarantaine et confinement et c’est peut-être le premier, qui englobe le second, que les dirigeants auraient dû employer.

La quarantaine est un terme médical qui signifie mettre à l’écart toute personne suspecte d’être contagieuse pour empêcher la contamination d’individu sain. Quant au terme isolement, il s’applique quand la personne est effectivement malade.
Alors oui, le mot quarantaine permet de désigner toute la population, les privilégiés du confinement et les autres.
Et les autres, c’est la majorité !
Mais argueriez-vous, même dans une prison on peut voir « le ciel bleu », même dans un cagibi on peut être poète et dans des conditions idéales ne pas réussir à s’élever psychiquement pour supporter la situation, et vous pourriez citer Hegel pour qui la grandeur de l’homme se mesure à sa capacité à rester seul.
Peut-être, mais jusqu’à quel point et dans quelles conditions ?
À quel moment, le confinement est-il ressenti comme un enfermement incapable d’être vécu amenant à une symptomatologie anxieuse, dépressive, psychotique, réponse d’une psyché qui étouffe ?

On est tous inégaux face à cela et les dégâts du confinement sont déjà observés en psychiatrie. La période un peu « lune de miel » du début était en fait une « cocotte minute » et a très vite laissé place à nombre de décompensations et d’arrivées de nouveaux patients sans aucun antécédent.
– C’était devenu insupportable, invivable, j’avais l’impression d’être en prison,  m’a-t-on confié en consultation.
Certains préfèrent la prison à la liberté objecteriez-vous, vous pourriez même prendre pour exemple les deux forçats dans Si je t’oublie Jérusalem de Faulkner, qui une fois évadés,  retournent derrière les barreaux, la liberté et sa part de risque devenant trop anxiogènes ?
Ne faut-t-il pas oublier que l’homme pour survivre s’adapte et que pour supporter la vie carcérale il faut s’y mouler psychiquement ?

C’est ce qui explique certainement les cas rapportés de syndromes de la Cabane en Espagne, où les gens n’arrivent  plus à se « déconfiner ». L’esprit aura besoin d’un temps de réadaptation pour pouvoir revivre la réalité extérieure !

Et qu’en est-il quand le confinement dure plus longtemps et dans des conditions certainement plus rudes que dans les HLM de certains quartiers où sa violence a pu atteindre des sommets?

Si l’expérience du confinement a pu être un avant-goût de ceux que vivent les prisonniers, imaginons comment un être humain peut y survivre sans dégâts psychiques irréversibles ?
Rappelons que le phénomène des hakikomori au Japon, observé aussi dans d’autres pays, résulte au départ de l’adaptation du mode de vie à un trouble anxieux. Il s’agit d’hommes vivant coupés du monde et cloitrés dans leurs chambres pendant plusieurs années n’en sortant que pour satisfaire leurs besoins corporels de peur d’affronter la pression de la vie sociale.

Pour en revenir à vous, cher Emmanuel Todd qui parlez de peine de prison pour que la société garantisse sa moralité, je voudrais juste vous citer le poète Omar Khayyam: «Si je fais le mal, moi, et que toi, tu rendes pour le mal, quelle est alors la différence entre toi et moi ?»

Parler de réclusion criminelle après plus de deux mois, plus de huit semaines, plus de 1300 heures d’enfermement interroge sur les modalités carcérales des réclusions criminelles. Pourquoi ne pas repenser alors, à partir du vécu carcéral de certains du confinement, notre système judiciaire pour une société morale, car juste et humaine ?