Vidéo. Testé pour vous: une consultation chez une ‘chouwafa’ à Sidi Abderrahmane

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Capture d'écran

Un journaliste de H24Info vous emmène au cœur d’une séance d’envoutement avec une « chouwafa » de Sidi Abderrahmane, considéré comme un haut lieu des arts mystiques.

En Europe, ou même en Afrique du Nord, le Maroc est considéré comme un pays de sorciers, de marabouts, de voyantes, etc. Et les histoires et légendes ne manquent pas pour corroborer de telles croyances. Afin de m’en faire ma propre idée, je me suis rendu dans ce qui pourrait être considéré comme un haut lieu des arts mystiques: l’îlot Sidi Abderrahmane. Il s’agit d’un rocher situé à quelques mètres de la corniche de Casablanca, où repose la tombe du marabout Sidi Abderrahmane. L’endroit est surtout habitée par de nombreuses «chouwafas», des voyantes qui lisent l’avenir dans les lignes de la main ou dans du plomb fondu.

Jeudi 13 juillet, autour de 17h30, sous un soleil qui ne semble pas vouloir s’adoucir, je descends du taxi à la corniche de Casablanca et emprunte le petit pont qui la relie à l’îlot de Sidi Abderrahmane. Une fois sur le rocher, je me dirige directement vers le mausolée abritant la tombe du marabout, que beaucoup voient en un lieu d’accomplissement de miracles. A l’entrée est assis un vieil homme vendant des bougies, eaux de fleur d’oranger, etc. Il me fait signe d’entrer. J’entre et je m’assois. Plusieurs personnes sont déjà dans la pièce, en majorité des femmes, assises sur une natte tressée plastique, dans un silence rarement perturbé par des causeries très courtes ou des téléphones décrochés. Au dehors, on entend clairement les vagues qui viennent s’échouer contre l’îlot. Je ne comprends rien à ce qui se passe. J’observe.

J’assiste à un défilé de gens, en majorité des femmes, qui entrent dans le mausolée, et se dirigent vers un plateau où elles posent des bougies achetées auparavant chez le vieillard à l’entrée. Elles repartent ensuite de l’autre côté de la pièce, vers une antichambre très minuscule, où reposerait Sidi Abderrahmane. Là aussi, elles lancent des bougies à travers une petite fenêtre séparant les deux pièces. Et elles prennent place sur la natte, ou ressortent de la pièce. Dans un coin, une jeune femme, apparemment en état de transe, crie des mots incompréhensibles.

«Vous allez bien?»

Au bout d’une quarantaine de minutes d’observation, je décide de partir. Sur le chemin retour, juste avant d’atteindre le pont qui me permettra de retrouver le continent, je suis interpellé par une chouwafa d’un certain âge, qui me demande: «Vous allez bien?». Elle et d’autres collègues occupent les locaux autour du mausolée. J’explique à mon interlocutrice que j’ai des problèmes de « cœur ». Je voudrais épouser une femme, mais cette dernière hésite à franchir le cap. Elle me dit que c’est un petit problème et qu’elle peut m’aider. Une photo de la fille en question et son nom, ainsi que le mien devraient suffire. Sans oublier 50 dirhams de frais de consultation. Rendez-vous est donc pris pour le lendemain.

Vendredi 14 juillet, vers 11h, me voilà de retour à Sidi Abderrahmane, avec la photo de ma «dulcinée», que j’ai imprimée dans un labo photo à partir de l’image d’une totale inconnue prise sur internet. La chouwafa de la veille me reconnaît immédiatement et me demande de la suivre. Nous arrivons devant la porte de sa maison, qui lui sert également de lieu de travail. Elle me fait asseoir sur une chaise et pose un poêlon à chauffer sur une petite bouteille de gaz. Elle pose ensuite un seau d’eau devant moi. La consultation peut commencer.

Du plomb, une photo, du « harmal » et de l’eau

La chouwafa me demande le nom de la femme que je veux envoûter et le mien. Je lui donne évidemment de fausses informations, montées de toutes pièces sur le moment. Elle me demande ensuite de souffler à trois reprises sur la photo et un rouleau de plomb qu’elle tient dans ses mains. La photo est ensuite plongée dans l’eau du seau, à laquelle est ajoutée une pincée de graines de «harmal» (aussi appelé «rue de Syrie»), qui contiennent des… alcaloïdes psychotropes. La voyante met également le rouleau de plomb dans le poêlon, et lorsqu’il a fondu, elle me demande de me tenir debout au-dessus du seau.

La vieille dame renverse le plomb liquéfié dans le seau et ressort la forme solidifiée qui en résulte. «Tu as (de) la chance», me lâche-t-elle, avant de m’expliquer que lorsque le plomb repêché est «blanc» (blanc-gris pour être plus précis), alors c’est un bon signe. Si par contre, il est noir, «c’est mauvais». S’ensuivent des révélations: la jeune femme que je convoite m’aime également, et voudrait même se marier avec moi. Mais notre relation fait des jaloux, qui font tout pour y nuire. «Mais, un jour, elle va venir», finit par me rassurer ma sauveuse. Elle recommence le processus, avec le même résultat: le plomb repêché du seau est gris-blanc. «C’est très bien», confirme-t-elle. Après quoi, elle passe le poêlon contenant du « harmal » brûlé sous mon t-shirt, peut-être pour éloigner le mauvais œil…

Une dernière prescription

A la fin de la séance, et lorsque je lui ai remis les 50 dirhams, la chouwafa me fait comprendre que deux autres séances sont nécessaires pour que l’opération soit complète. Je devrais alors ramener la même photo, 1 kg de plomb et 5 dirhams de «harmal», sans oublier les 50 dirhams de frais pour chaque consultation. Et avant de partir, une dernière prescription: «A la maison, tiens la photo et le rouleau de plomb dans tes mains et presse-les contre ton cœur. Ensuite, dis à haute voix ce que tu veux avec ta copine, et ça va se réaliser». Je remercie la vieille dame et quitte l’îlot Sidi Abderrahmane.

Mensonges ou vérités? De nombreuses personnes continuent à croire aux prédications des chouwafas, tandis que d’autres en sont effrayées, et qu’un autre groupe les considère comme de simples adeptes du charlatanisme. Chacun peut faire sa propre conclusion de mon expérience. Je lui ai donné de faux noms, la photo d’une parfaite inconnue, et monté une histoire de cœur imaginaire, mais cela n’a pas empêché la chouwafa de « faire son travail »…