Vladimir Poutine propose un traité de paix historique au Japon

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c.AFP

Le président russe a proposé au dirigeant japonais de signer un traité de paix cette année, «sans condition». Un rebondissement dans les relations entre les deux pays en prise à une dispute territoriale autour des îles Kouriles qui les empêche de tourner la page de la Seconde Guerre mondiale.

Entre le Japon et la Russie, l’histoire n’en finit pas, mais pourrait prochainement s’accélérer. Le président russe Vladimir Poutine a proposé au premier ministre japonais, Shinzo Abe, la signature d’ici à la fin de l’année d’un traité de paix «sans condition préalable». Un coup de théâtre dans les relations entre les deux pays qui pourrait mettre formellement un terme à la Seconde Guerre mondiale, alors que Moscou et Tokyo se disputent toujours la souveraineté de quatre des îles Kouriles.
Le président russe a fait cette proposition, accueillie plutôt froidement à Tokyo, sur la scène du Forum économique oriental de Vladivostok, dans l’Extrême-Orient russe, en présence des présidents chinois et sud-coréens. Vladimir Poutine, qui s’était montré ces dernières années très prudent sur ce sujet qui empoisonne des relations par ailleurs en plein développement, a expliqué que «l’idée lui (était) venue à l’esprit». Le premier ministre Shinzo Abe venait de lancer un appel en faveur de la signature d’un tel traité, mais les points de divergence restent forts.
● Avec les Kouriles, la garantie d’accès au Pacifique pour les Russes
Depuis le début du 19e siècle, la Russie et le Japon se disputent la souveraineté de ce chapelet d’îles volcaniques qui joignent du nord au sud l’Extrême-Orient russe à l’île japonaise d’Hokkaido. Riches en ressources halieutiques, les îles Kouriles séparent l’Océan Pacifique à l’Est de la mer d’Okhotsk, à l’Ouest , où se situe le port russe de Vladivostok.

En contrôlant les îles Kouriles, «Moscou fait de la mer d’Okhotsk une sorte de mer intérieure» et s’assure un accès à l’océan Pacifique, explique au Figaro l’historien Igor Delanoë, directeur-adjoint de l’Observatoire franco-russe, basé à Moscou. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, peu avant la défaite du Japon, les Soviétiques ont récupéré l’ensemble des îles Kouriles, mais le Japon continue de revendiquer la souveraineté des quatre îles situées le plus au sud, qu’il nomme les «territoires du Nord».
● L’hypothèse d’un traité de paix avant le règlement du différend territorial
«Cela fait 70 ans que nous cherchons à régler nos différends (…) Shinzo a dit ‘Changeons d’approche!’. Et en effet: allons-y! Signons un traité de paix, pas maintenant mais d’ici la fin de l’année. Sans condition préalable», a déclaré Vladimir Poutine, accueilli par des applaudissements dans le public constitué en grande partie d’hommes d’affaires asiatiques, notamment japonais. «Et ensuite, sur la base de cet accord de paix, comme des amis, nous continuerons à résoudre tous les sujets de discorde. Il me semble que cela rendrait plus simple de résoudre tous les problèmes que nous ne pouvons régler depuis 70 ans», a-t-il ajouté.
«Je ne crois pas que sa proposition tombe du ciel. Les Japonais devaient savoir que Vladimir Poutine allait aborder le sujet de la sorte, poursuit Igor Delanoë. «Ses propos font écho à une nouvelle approche qui émerge depuis plusieurs mois. Ce scénario consisterait à dissocier la question de la signature d’un traité de paix et celle des îles Kouriles, mais c’est un sujet très sensible au Japon où la fibre nationaliste est forte», résume l’historien. Le porte-parole du gouvernement japonais Yoshihide Suga a réagi assez froidement à la proposition de Vladimir Poutine, refusant de «commenter ses intentions» et rappelant «le principe simple» selon lequel Tokyo ne signera un traité qu’«après le règlement du problème de l’attribution» des îles Kouriles.
● Un contexte favorable au rapprochement
Le contexte est néanmoins favorable à un rapprochement entre les deux acteurs. «Il y a un alignement des planètes. Au-delà des îles Kouriles, on constate depuis plusieurs années une convergence entre la Russie et le Japon, par exemple sur le dossier nord-coréen. Les Japonais constatent par ailleurs que l’Extrême-Orient russe nécessite énormément d’investissements et ne souhaitent pas que la Chine récupère l’ensemble du gâteau. C’est aussi le raisonnement des Sud-Coréens», analyse l’historien. Ce rapprochement du Japon et de la Corée du Sud avec Moscou est donc lié à celui, particulièrement fort, de la Russie et de la Chine. «Poutine fait d’ailleurs cette déclaration alors que se tiennent les exercices militaires russes ‘Vostok-2018′ en Extrême-Orient, les plus importants depuis 1981. L’armée chinoise y est associée, ce qui n’est pas vu d’un très bon œil au Japon et en Corée du Sud», estime Igor Delanoë.
Ce rapprochement entre Moscou et Tokyo a d’ailleurs été évoqué ce mercredi même par le premier ministre Shinzo Abe. «Les relations entre la Russie et le Japon avancent à un rythme jamais vu (…) Il ne reste qu’un obstacle qui les empêche de prospérer complètement (…) et ce n’est rien d’autre que le fait que nos deux pays doivent encore conclure un traité de paix», a-t-il expliqué. «Si nous ne le faisons pas maintenant, alors quand? et si nous ne le faisons pas, alors qui va le faire?» a-t-il demandé. «Nous sommes tous les deux (avec Vladimir Poutine, ndlr) conscients que cela ne sera pas facile. Cependant, nous avons un devoir envers les générations futures».
● Coopération économique et risque de militarisation
Shinzo Abe a estimé que les îles pouvaient servir de «hub logistique», devenant un «symbole de coopération» et faisant de la mer du Japon «une autoroute transportant des marchandises dans les deux sens». Jusqu’à présent, les deux pays ont réalisé des progrès à petits pas, s’engageant à faciliter la visite d’anciens résidents sur ces îles pour se recueillir sur les tombes de leurs ancêtres et lançant des projets économiques communs, notamment pour la pêche. Lundi, Vladimir Poutine et Shinzo Abe ont annoncé la visite en octobre en Russie du chef d’état-major du Japon, Katsutoshi Kawano, et d’une délégation d’hommes d’affaires japonais sur les îles disputées.
«On est loin de parler de souveraineté partagée, mais ce sont des signaux positifs», analyse Igor Delanoë, qui rappelle néanmoins que d’autres signaux, quant à eux négatifs, ont aussi été envoyés ces dernières années, à l’image des visites dans les îles disputées du premier ministre russe, Dmitri Medvedev, en 2010, 2012 et 2015, dénoncées vigoureusement à Tokyo. La Russie menace aussi régulièrement de militariser les îles au sud des Kouriles et y aurait déjà déployé des batteries de missiles de défense côtière.