Vidéo. Présidentielle en Tunisie: qui sont les deux candidats surprises du premier tour?

à 8:15

Nabil Karoui et Kaïs Saïed, deux candidats «outsiders», arrivent en tête du premier tour de la seconde élection présidentielle en Tunisie depuis le «Printemps arabe».

La Tunisie s’est réveillée lundi matin sidérée après le premier tour d’une élection présidentielle hors norme, dont les deux premières places ont été revendiquées par deux outsiders «anti-système», des résultats confirmés depuis par l’Instance des élections (Isie).

 

 

Kaïs Saïed, commentateur politique et constitutionnaliste, sans parti politique, arrive en tête avec 19% des voix, selon les résultats officiels préliminaires portant sur plus d’un quart des suffrages. Nabil Karoui, homme d’affaires en prison sous le coup d’une enquête pour blanchiment et fraude fiscale, récolte pour sa part 14,9% des voix, au coude à coude avec le candidat du parti islamo-conservateur Ennahdha, Abdelfattah Mourou (13,1% des voix). «Un verdict qu’on n’attendait pas», s’est exclamé le quotidien La Presse. «La gifle», a titré Le Temps dans son éditorial, tandis que le journal arabophone Echourouk a parlé d’un «tremblement de terre politique» et le Maghreb d’un «tsunami». Le taux de participation était de 45,02%, un chiffre faible au regard des 64% du premier tour de la présidentielle en 2014.

● Kaïs Saïed, le plus conservateur

«Je suis le premier du premier tour, et si je suis élu président j’appliquerai mon programme», a-t-il déclaré à l’AFP, dans un petit appartement délabré du centre de Tunis, entouré d’une quinzaine de personnes ayant participé à sa campagne. Surnommé «Robocop» en raison de son débit saccadé, de son visage de cire et de sa posture rigide, Kaïs Saïed est un constitutionnaliste qui a fait campagne uniquement au porte-à-porte, sans meetings et sans moyens financiers.

Cet universitaire de 61 ans s’est fait connaître en décryptant depuis 2011 les premiers soubresauts de la démocratie tunisienne sur les plateaux télévisés. Kaïs Saïed est un néophyte en politique. Pourtant son ascension depuis le printemps dernier a été perçue comme l’expression du ras-le-bol vis-à-vis de la classe politique traditionnelle, renforcée par son discours «anti-système» et très conservateur. Son principal axe de campagne a d’ailleurs été de critiquer les élites au pouvoir, renvoyant dos à dos tous les partis, et refusant tout programme vendant de «l’illusion». Il propose un changement de système en changeant d’institutions: réforme de la Constitution et des modes de scrutins, décentralisation «afin que la volonté du peuple parvienne jusqu’au pouvoir central et mette fin à a corruption», a-t-il indiqué durant sa campagne. «Le rôle traditionnel et habituel du pouvoir central est fini», selon lui. «Le peuple crée la richesse et doit en bénéficier». «Puisque le slogan (de la révolution de 2011, NDLR) est ‘le peuple veut’, donc le peuple doit pouvoir mettre en oeuvre ce qu’il veut», martèle-t-il.

Sa campagne, low-cost, n’a donné lieu à aucun meeting. En revanche il a sillonné une centaine de villes, serrant les mains sur les marchés ou dans les cafés. «Je suis un candidat indépendant, je ne représente aucun des partis», a-t-il fait valoir sur la radio Shems FM. «Je fais ma campagne par mes propre moyens, et je refuse tout aide, même un millième». Régulièrement entouré de jeunes, étudiants ou jeunes actifs, il défend des positions socialement conservatrices. Selon le comparatif de l’Observatoire pour la défense du droit à la différence, qui a classé les candidats selon leurs positions sur les libertés individuelles, M. Saïed est l’un des plus conservateurs: il est contre l’abolition de la peine de mort, contre l’abrogation des textes punissant l’homosexualité et les atteintes à la pudeur. Il s’est également prononcé clairement contre l’égalité en matière d’héritage, une question délicate car elle touche à un principe dicté par le Coran, selon lequel une femme hérite le plus souvent moitié moins qu’un homme du même degré de parenté. Chargé de cours à la retraite, M. Saïed est père de trois enfants.

● Nabil Karoui, le plus populiste

L’homme d’affaires de 56 ans est derrière les barreaux depuis le 23 août dernier pour «blanchiment d’argent», et la justice a refusé par trois fois ses demandes de libération. Fondateur de la chaîne privée Nessma, taxé de «populiste» par ses détracteurs - le chef de gouvernement sortant, Youssef Chahed, le surnomme le «Berlusconi tunisien»- il a bâti sa popularité en organisant des opérations caritatives dans les régions défavorisées du pays, abondamment relayées par Nessma. La chaîne diffuse en effet quotidiennement «Khalil Tounes», une émission caritative en mémoire du fils de Nabil Karoui, Khalil, mort dans un accident de voiture en 2016.

Après la révolution de 2011, Nessma, jusque là essentiellement cantonnée au divertissement et à la téléréalité, se tourne vers l’information en dialecte tunisien. Elle devient alors l’une des principales chaînes privées du pays. Nabil Karoui rompt parallèlement avec les cercles du pouvoir, dont il était proche. «Nabil Karoui est originaire du système, mais il a joué la carte du peuple contre l’establishment, la classe politique dont il est issu s’est (alors) liguée contre lui», analyse le politologue Hamza Meddeb pour l’AFP. Nessma est pointée du doigt pour son manque de transparence sur son capital. Elle finit par être interdite de diffusion en octobre 2018 par le régulateur de l’audiovisuel tunisien. Mais Nessma TV n’obtempère pas, et Nabil Karoui y déclare sa candidature à la présidentielle fin mai. Depuis, la chaîne mène campagne tambour battant pour son fondateur.

Son interpellation le 23 août, à dix jours du début de la campagne, n’aura pas stoppé son ascension, au contraire. Depuis son incarcération, Nabil Karoui, à la tête d’un nouveau parti «Qalb Tounes» («Au coeur de la Tunisie»), a dénoncé une «tentative de coup d’Etat» accusant le gouvernement d’instrumentaliser la justice pour l’écarter de la course au pouvoir, et se présente comme un «prisonnier politique» en grève de la faim depuis jeudi dernier. Il est marié à Salwa Smaoui, cadre chez Microsoft, qui a quitté temporairement son emploi pour asssurer la campagne de son époux.