«Repenti», l'ex-mentor des frères Kouachi suscite l'indignation

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Farid Benyettou, qui a sorti un livre confession en collaboration avec l'anthropologue Dounia Bouzar, a brandi un badge «Je suis Charlie» à la télévision le jour des deux ans de l'attaque commise par les deux frères Kouachi contre Charlie Hebdo. De nombreuses voix dénoncent une «récupération».
En plein week-end de commémorations des deux ans de l'attaque de Charlie Hebdo, la scène en a choqué plus d'un. Samedi, dans l'émission de Thierry Ardisson Salut les Terriens sur C8, Farid Benyettou, l'ex-mentor des frères Kouachi, en casquette et lunettes noires, a brandi un badge «Je suis Charlie» devant les caméras.
 
La sortie de son livre confession Mon djihad, itinéraire d'un repenti, écrit en collaboration avec l'anthropologue Dounia Bouzar, scandalise. L'Association française des victimes du terrorisme (AfVT) et l'association Onze Janvier ont dénoncé dans un communiqué cette collaboration qualifiée de «récupération mercantile des commémorations des attentats de janvier 2015».
 
«Au vu de la tonalité de l'ouvrage cosigné par Farid Benyettou et Dounia Bouzar, l'AfVT. org et l'association Onze Janvier considèrent que cette initiative éditoriale n'est rien d'autre qu'une tribune et donc, une réhabilitation à peine déguisée, de celui qui fut le mentor des terroristes Saïd et Chérif Kouachi», peut-on encore lire.

La sénatrice Nathalie Goulet, vice-présidente de la Commission affaire étrangère du Sénat, va saisir le CSA avec son collègue sénateur André Reichardt à propos des apparitions télévisées de Benyettou, pour atteinte à la dignité des victimes. «Nous saisissons le CSA après les passages promotionnels totalement indécents et scandaleux du mentor des frères Kouachi Farid Benyettou», précise la sénatrice au Figaro. «Il n'est pas douteux que le comportement des medias et la cupidité indécente de certains acteurs doivent être sanctionnés.»
 
Farid Benyettou n'est pas n'importe qui. Considéré comme un «homme de science» dans le milieu djihadiste, l'ancien émir de la filière des Buttes Chaumont a joué un rôle non négligeable dans la radicalisation de dizaines de djihadistes, dont les frères Kouachi coupables de l'attentat de Charlie Hebdo, mais aussi Boubaker El-Hakim, un des plus hauts gradés de Daech qui a été tué par une frappe de drone en Irak le 26 novembre dernier.

Un timing obscène et un livre inefficace
 
«C'est une injure», avait déjà réagi Patrick Pelloux dans une interview au Figaro en octobre dernier. «Benyettou qui fait de la déradicalisation, c'est comme si on demandait à une marque de cigarettes de se charger des campagnes antitabac!» se scandalisait l'urgentiste proche de Charlie Hebdo.
«La séquence Bouzar-Benyettou livre/promo/réhabilitation est scandaleusement inopportune, déplacée et indécente», écrit sur son compte Twitter le spécialiste du terrorisme Jean-Charles Brisard. «Je ne remets pas en doute sa conversion», précise-t-il au Figaro, «mais le moins qu'on puisse dire est que la date est extrêmement mal choisie. Benyettou a été l'élément décisif dans le départ d'une dizaine de jeunes sur des terrains d'opérations en Irak, certains sont morts, d'autres combattent toujours dans les rangs de l'État islamique.».
Outre le timing assez obscène, relevé par un dessin de Coco dans Charlie Hebdo, c'est la sincérité de la conversion de Benyettou qui éveille des doutes.
 
«Il est possible de se repentir du djihad, même si on est allé très loin», pense le chercheur Romain Caillet, évoquant le cas de Morten Storm, djihadiste danois repenti devenu islamophobe. «Comme me l'a dit un djihadiste, ‘ce type de taqya [NDLR: technique de dissimulation de la radicalité] n'existe pas'. Aller jusqu'à pousser des jeunes à l'apostasie, ça me parait un peu trop gros», dit Romain Caillet.
 

Les méthodes de Bouzar de plus en plus contestées
 
C'est aussi l'efficacité d'un tel livre qui est mise en doute. L'anthropologue Dounia Bouzar qui a reçu de nombreuses subventions de l'État pour œuvrer à la déradicalisation, sans résultats probants, affirme que la méthode du «repenti» peut avoir un impact sérieux sur les jeunes fanatisés. «Madame Bouzar prétend avoir déradicalisé plusieurs centaines de jeunes, avoir empêché des attentats, sans aucune preuve», tempère Jean-Charles Bisard.
 
«Ce livre est une façon pour Dounia Bouzar de se relancer, alors qu'elle est en perte de vitesse sur le plan institutionnel», renchérit pour sa part le journaliste spécialiste du djihad David Thomson, qui ne cesse depuis longtemps de dénoncer les méthodes contestées de Bouzar, qui a rompu récemment son contrat avec l'État. «La doctrine de l'engagement sectaire qu'elle a répandu est de plus en plus contestée. Dans la lutte contre le djihadisme, on est maintenant dans une logique de dé-bouzarisation». Le journaliste, qui a lui-même suivi dans son livre Les Revenants un djihadiste repenti qui s'exprimait devant des jeunes, émet des doutes sur l'efficacité de la méthode du repenti: «Ça n'a pas d'impact sur ceux qui sont vraiment radicalisés, à la limite, ça peut toucher ceux qui sont en bas du spectre de la radicalité.» «En terme de prévention, ça peut montrer l'envers du décor, mais au niveau de djihadistes convaincus, de leur point de vue Benyettou a perdu toute crédibilité, surtout avec le “Je suis Charlie”», renchérit Romain Caillet.
 
Comment est perçu ce livre chez les djihadistes? Le 26 octobre 2016, Farid Benyettou a fait l'objet d'un communiqué d'une branche francophone de l'État islamique le qualifiant d'apostat, «passé de gourou islamique à garrot au service de la République», ce qui a valeur de peine de mort.