Comment le Maroc a espionné la France et l’Algérie à partir de l’aéroport d’Orly

Le quotidien français Libération publie les détails d’une histoire d’espionnage dont les acteurs sont un capitaine de police à l’aéroport d’Orly, un dirigeant d’entreprise et un agent de renseignement marocain.

Le 31 mai dernier, le juge d’instruction du Tribunal de Grande Instance de Créteil met en examen un capitaine de la police aux frontières (PAF), pour corruption et violation du secret professionnel, et le place en détention provisoire. L’affaire fait grand bruit surtout que le directeur de ICTS, une société de sûreté à l’aéroport d’Orly, est soupçonné d’avoir servi d’intermédiaire entre le fonctionnaire de police et un agent marocain. Il est lui aussi arrêté et maintenu en détention provisoire.

L’histoire remonte à septembre 2014, quand le capitaine de police Charles D. prend la tête de l’«unité d’information» de la police aux frontières (PAF) de l’aéroport parisien d’Orly. Sa mission: se renseigner sur cet aéroport sensible, ses fonctionnaires et les personnes fichées qui y transitent et sur lesquelles il doit rédiger des notes d’informations.

Pour mener à bien sa mission, le capitaine se rapproche d’un certain Driss A. directeur de la société de sûreté ICTS à Orly, un homme qui connait très bien l’aéroport et qui « pouvait être utile dans la collecte d’informations relatives au terrorisme » comme justifiait Charles D. lors de la garde à vue. Bénéficiant de bons contacts au Maroc, Driss A. n’hésitait pas à avertir le capitaine lorsque des personnes sensibles débarquaient du Maroc. La confiance se renforce entre les deux hommes et Driss A. va vite en tirer profit.

Avec le temps, Charles et Driss deviennent inséparables comme en témoigne le nombre des conversations téléphoniques et les fréquentes rencontres entre les deux hommes. Mais Driss A. a clairement l’ascendant sur le policier, selon les éléments du journal. Charles l’appelle «Monsieur le directeur» quand l’autre lui donne du «Mon cher ami», «mon frère». Les échanges entre les deux hommes ne s’arrêtent jamais en week-end ou durant les congés. Le policier reste à la disposition de Driss A.

Donnant donnant 

Mohamed B., agent des renseignements marocains s’invite au duo. Par l’intermédiaire de Driss, Charles Mohamed B. se mettent d’accord pour échanger les informations dans un premier temps sur le terrorisme. Cependant les révélations de l’enquête prouvent qu’il ne s’agissait pas seulement de terrorisme. Au domicile de Driss A., les enquêteurs découvrent des documents de la PAF sur le passage à Orly d’un ancien haut responsable algérien, ainsi que deux notes de l’ambassade algérienne à propos des passages de deux ministres en exercice au Maroc. Ces documents auraient été fournis bien évidemment par Charles.

En échange de ces informations, les deux Marocains invitent Charles et sa famille pour des vacances à trois reprises en août 2015 et 2016 et en avril 2017, prenant en charge billets d’avion, hôtels quatre-étoiles, etc. Le 1er juin 2017, Charles devait partir en Angola avec son épouse. Mais trois jours avant le départ, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) frappe à sa porte. Le 29 mai, il est placé en garde à vue.

“Intérêt supérieur de la nation”

Le capitaine Charles D. reconnaît tout ce qu’on lui reproche, mais affirme avoir agi dans «l’intérêt supérieur de la nation afin de prévenir tout acte terroriste» dans l’Hexagone. Le policier affirme avoir transmis ces documents, pour bénéficier de plus d’informations, côté marocain.

Son avocate Blandine Russo précise: « Les services secrets marocains ont donné des informations pour localiser Abaaoud. Encore récemment, les attentats en Espagne ont été commis par des Marocains, ce qui prouve l’importance de la coopération avec les services secrets du royaume. Mon client ne pensait pas agir contre son pays mais dans l’intérêt de la France. »

Quant à Driss, il s’est replié devant le juge en minimisant son rôle, et reste très discret sur la nature de sa relation avec l’agent marocain qu’il veille à ne pas nommer.