Manifestation monstre à Washington pour le contrôle des armes à feu

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Des centaines de milliers de personnes se sont rassemblées samedi dans la capitale fédérale à l’appel des survivants de la tuerie de Parkland en Floride.

Les marcheurs s’engouffrent sur Pennsylvania Avenue par la 12ème Rue, l’un des trois accès à la «Marche pour nos vies» organisée samedi dans la capitale fédérale américaine. L’hôtel Trump International affiche son logo doré juste en face. Grâce à l’écran géant et aux puissantes enceintes installées sous leurs fenêtres, les clients ne perdront rien de la manifestation.

Tous les âges se mêlent dans le flot humain qui descend la principale avenue de Washington, entre la Maison-Blanche et le Capitole, siège du Congrès. Avant midi, heure de départ annoncé, la foule est déjà compacte à partir de la 9ème Rue, jusqu’au podium installé près d’un kilomètre en contrebas, au croisement de la 3ème Rue. Tandis que des gens qui continuent à arriver des rues adjacentes, l’objectif de 500.000 personnes semble largement dépassé.
La plupart des pancartes ont été faites chez soi, à la main, donnant libre cours à l’imagination de chacun: «Nos enfants comptent plus que vos armes», «Les grands-mères contre les fusils», «Je marche pour ceux qui ne le peuvent plus», «Ceci est un exercice électoral actif», en référence aux «active shooter drills» pratiqués dans les écoles depuis la tuerie de Columbine, dans le Colorado, en 1999. En 18 ans, a calculé le Washington Post, 187.000 élèves ont été confrontés à la violence armée dans les établissements scolaires aux États-Unis, à raison d’une dizaine de massacres par an en moyenne.
 
«Nos enfants seront bientôt des électeurs»
Un gamin de 5 ans juché sur les épaules de son père brandit une pancarte qui dit: «Je suis petit mais j’ai une grosse voix». Le papa, lui, a écrit: «Nos enfants seront bientôt des électeurs». En différents points du parcours, des volontaires proposent d’enregistrer sur les listes électorales ceux qui pourront voter aux législatives de mi-mandat, en novembre. Derrière l’organisation ultraprofessionnelle du rassemblement, le show scénarisé avec pop stars et vidéos, l’objectif majeur de la journée est ouvertement politique: créer une force qui pousse les élus à agir – ou les remplace.
Un groupe de jeunes chante: «Que voulons-nous? Un contrôle des armes! Quand le voulons-nous? Maintenant!» «Personnellement je ne suis pas favorable au 2ème Amendement (consacrant le droit d’être armé), explique Jannie Pencinenga, institutrice à l’École primaire Lafayette de Manalapan, dans le New Jersey. Mais je suis consciente que les progrès ne pourront être que progressifs. En attendant, je suis pour toutes les mesures que l’on peut prendre: contrôles renforcés avant l’achat d’une arme, relèvement de l’âge légal, interdiction de la vente aux déséquilibrés mentaux…» A côté d’elle, une jeune fille brandit un panneau disant: «Les maladies mentales sont universelles, mais les tueries sont américaines.»
Bienvenue à la révolution, proclame au micro Cameron Kasky, l’un des fondateurs du mouvement #NeverAgain (Plus jamais ça) lancé par les survivants de la tuerie de Parkland – 17 morts le 14 février dernier en Floride. Nous sommes le changement! Ma génération a passé toute sa vie à faire des exercices en cas de tuerie. Le peuple veut une loi! Les électeurs arrivent. Cette marche n’est pas l’apogée, c’est le début. Si vous pensez qu’aujourd’hui est un beau jour, attendez demain».
 
96 personnes tuées chaque jour par des armes à feu
«Ces gamins sont incroyables, s’extasie dans la foule Marjorie Wilson, venue de New York avec son petit-fils Johnnie, 13 ans. Moi j’ai fait 1968 contre la guerre du Vietnam, je considère que c’était mon devoir de permettre à Johnnie de vivre ça.» L’adolescent timide dit simplement: «Je suis content de participer à cette journée historique». Sur un bout de carton il a écrit: «Merci aux leaders étudiants».

AFP

«L’hiver est fini, s’exclame à la tribune David Hogg, un autre leader du lycée Stoneman Douglas de Parkland. 96 personnes sont tuées par des armes à feu chaque jour dans notre pays. Nous allons nous débarrasser de ceux qui ne servent que le lobby des armes.» Naomie Wadler, 11 ans, venue en voisine d’Alexandria, en Virginie, lance: «Je suis peut-être toujours à l’école primaire mais je sais faire la différence entre le bien et le mal!»
C’est ce qui a amené Anna Brosowsky, 14 ans, qui apprend le français à l’Ecole internationale du Dictrict de Columbia. «Cette journée est une prise de pouvoir, dit-elle. J’espère vraiment qu’il en sortira quelque chose, que la NRA (le lobby des armes), le Congrès et le président écoutent.» Son petit-frère Emmett, 13 ans, raisonne lui aussi comme un grand: «Le 2ème Amendement a été rédigé au 18ème siècle, quand il n’y avait pas de fusils automatiques. On ne peut pas appliquer des lois vieilles de 200 ans aux armes d’aujourd’hui.»
 
Six minutes de silence
Donald Trump a déserté la Maison-Blanche, à quelques pâtés de maison de la manifestation, mais les échos de celle-ci lui sont parvenus jusque dans sa villégiature de Mar-a-Lago en Floride. «Nous applaudissons les nombreux jeunes Américains pleins de courage qui exercent leur droit au 1er Amendement aujourd’hui», déclare un communiqué de Lindsay Walters, porte-parole adjointe, en référence à la liberté d’expression.
«La sécurité de nos enfants est une priorité majeure du président et c’est la raison pour laquelle il a pressé le Congrès de passer la loi contre la violence à l’école, qu’il a promulguée. En outre, ajoute la déclaration officielle, le département de la Justice a décrété vendredi une interdiction des «bump-stocks» (système de blocage de la détente), conformément à l’engagement du président d’interdire les accessoires qui transforment des armes légales en mitrailleuses illégales».

Plus de 800 rassemblements en faveur d’un contrôle renforcé des armes à feu ont eu lieu samedi à travers les 1tats-Unis et dans le monde entier. Le point d’orgue de celui de Washington survient avec Emma Gonzalez, jeune fille au crâne rasé désormais emblématique de la croisade contre les tueries scolaires. Après avoir cité les noms des dix-sept victimes du lycée de Floride, cette étudiante en théâtre fixe la foule sans un mot pendant plus de 6 minutes, le temps qu’a duré la tuerie de Parkland. Sans doute le plus long silence jamais diffusé en direct par les télévisions américaines… Et elle conclut: «Marchez pour vos vies avant que ce soit le boulot de quelqu’un d’autre!»