L’influence de la Turquie au Maghreb « en forte croissance »

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La Turquie fait preuve d’un activisme en « forte croissance » au Maghreb depuis le Printemps arabe en 2011.

Elle est devenue le « modèle » de la confrérie islamiste des Frères musulmans, sous l’impulsion de la politique néo-ottomane du président Recep Tayyip Erdogan, explique à l’AFP l’historien Pierre Vermeren, spécialiste du Maghreb contemporain à l’université de Paris-I Panthéon-Sorbonne.

 

Q: Quels sont le poids et l’enjeu de l’influence turque au Maghreb?

R: Elle est en forte croissance depuis quelques années, même si la communication ne s’affiche pas toujours.

En Libye, elle est économique, politique, militaire, commerciale et marchande, et bientôt pétrolière. La tutelle sur le gouvernement et les groupes armés et politiques des Frères musulmans de Tripoli est forte puisque la Turquie les a sauvés militairement.

En Tunisie, elle est politique, diplomatique, marchande, culturelle et religieuse, une ingérence mal vue par une grande partie du pays.

En Algérie, elle est commerciale et culturelle, me semble-t-il. On note qu’Erdogan proclame des crimes colossaux de la France coloniale en les gonflant au maximum, donc il surfe sur l’aspect antifrançais.

Au Maroc, il y a un modèle turc qui est un peu oublié aujourd’hui, sauf au plan de l’alliance entre le conservatisme religieux et le business, qui est aussi un rêve de technocratie autoritaire et efficace.

C’est un gros enjeu pour Erdogan que de garder une influence en Afrique et de souffler sur les braises des tensions entre le Maghreb et l’Europe, la France en particulier.

C’est une des raisons pour lesquelles Erdogan insulte le président français, il veut se montrer comme le défenseur des musulmans et de l’islam, et attirer à lui les sympathies du Maghreb.

 

Q: Depuis quand et comment se manifeste cette influence? Ankara a-t-elle les moyens de s’imposer comme le principal partenaire des pays du Maghreb?

R: C’est clairement lié à la politique impérialiste d’Erdogan, néo-ottomane et panislamique. Cela commence vraiment en 2011 au moment des Printemps arabes, quand il est apparu que la Turquie est devenue le modèle et le chef des Frères musulmans.

Il y a eu en 2020 une accélération soudaine de l’influence turque qui est maintenant directe avec son intervention en Libye, ce qui met des soldats turcs et des mercenaires aux frontières de l’Algérie et de la Tunisie.

Mais son influence est très dépendante des enjeux nationaux dans chaque pays et des adversaires à cette influence existent partout.

En Libye, la Turquie s’est rendue incontournable, c’est du « hard power » (diplomatie coercitive, NDLR).

Dans le reste du Maghreb, du « soft power » (diplomatie douce, NDLR) peut-être, mais avec une grosse artillerie économique quand même.

Le business l’intéresse à la fois pour des raisons économiques et des raisons politiques.

Certes, au regard de son Produit intérieur brut qui a régressé, la Turquie n’a pas une capacité d’investissement importante (…). Mais le problème, c’est la situation tragique du Maghreb après presque un an de (pandémie de) Covid-19.

Les pays et les économies sont tellement affaiblis et fragilisés qu’ils peuvent accepter toutes les propositions qui leur sont faites. (…)

Or l’Europe est assez repliée sur elle-même, très fragilisée aussi (…). Il y a donc clairement des opportunités à saisir pour la Turquie, ses industries et ses banques.

 

Q: Comment expliquer l’attractivité du discours turc pour les jeunes du Maghreb?

R: Après Nasser, Saddam, Arafat, Nasrallah, Kadhafi, Bachar, il y a maintenant un autre personnage méditerranéen qui se présente en défenseur des musulmans, des migrants, des Syriens, etc: Erdogan.

C’est un succès d’estime qui ne correspond pas à une influence profonde, en dehors des réseaux des Frères musulmans et des islamistes en général.

Personne ne parle le turc au Maghreb mais on peut compter sur les réseaux turcs pour se vendre à travers les médias sociaux, la presse et des relais sur place qui sont financés pour porter la bonne parole.

Dans une région très en crise avec des millions de jeunes Maghrébins sans espoirs, entendre un leader musulman tenir tête à l’Europe et mener des guerres et des provocations, cela nourrit une certaine fibre revancharde et panislamique.