Les émeutes au Sénégal, révélateur d’une économie asphyxiée par la pandémie

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Les récentes scènes d’affrontements et de pillages au Sénégal ont mis en lumière l’exaspération de larges franges de la population face à des conditions de vies précaires, rendues encore plus difficiles par la pandémie de coronavirus.

Le pays ouest-africain de 16 millions d’habitants, habituellement réputé pour sa stabilité, a connu ses pires troubles depuis une décennie après l’arrestation début mars d’un opposant accusé de viols, Ousmane Sonko, qui séduit en particulier la jeunesse et les plus déshérités. Le bilan est de cinq morts selon les autorités, d’une douzaine selon l’opposition.

Pour de nombreux observateurs, les heurts avec les forces de l’ordre et les attaques contre des supermarchés sont le révélateur du fossé qui s’est creusé entre des classes populaires paupérisées et un cercle restreint de dirigeants perçus comme bénéficiant de nombreux privilèges.

« Les Sénégalais sont fatigués parce qu’ils ont faim », résume Gorra Sarr, 42 ans, qui vend des articles en tissus colorés dans le village artisanal de Soumbédioune, un des hauts lieux du tourisme à Dakar que les visiteurs ont délaissé depuis un an et la fermeture des frontières.

 

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Alors que le Sénégal enregistrait des taux de croissance de 5 à 6%, la pandémie a modifié « considérablement les perspectives économiques du pays », relève la Banque mondiale, selon qui 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Le ministère de l’Economie souligne que le Sénégal a « évité la récession », mais reconnaît que la croissance de son Produit intérieur brut (PIB) a nettement ralenti en 2020, à seulement 1,5%.

Après les émeutes, le président Macky Sall a rappelé qu’un fonds d’urgence de 1.000 milliards de francs CFA (1,5 milliard d’euros) avait été créé pour atténuer l’impact social et économique de la crise sanitaire, grâce notamment à des reports d’impôts et à l’interdiction de la mise au chômage.

Mais le chef de l’Etat, au pouvoir depuis 2012, a admis que les efforts pour l’emploi des jeunes restaient « encore insuffisants » et promis de débloquer de nouveaux fonds en leur faveur.

La pandémie a non seulement dévasté le secteur touristique, mais elle a aussi tari les transferts d’argent des Sénégalais de l’étranger, qui représentent traditionnellement 10% du PIB. L’Etat sénégalais a même dû venir en aide à la diaspora établie en France, en Italie ou en Espagne, inversant de manière inédite les flux financiers.

 

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L’économiste Demba Moussa Dembélé évalue à environ deux millions le nombre de Sénégalais tombés dans la pauvreté en un an. L’agence des statistiques (ANSD) estimait pour sa part en septembre que huit ménages sur 10 ont vu leurs revenus chuter, et que plus du tiers des chefs de ménage ont cessé de travailler depuis le début de la pandémie.

La crise sanitaire a aussi retardé le début de l’exploitation pétrolière et gazière, qui ne « devrait contribuer aux recettes et aux exportations qu’aux alentours de 2025 », selon la Banque mondiale.

Autre signe de la précarité: le nombre croissant de Sénégalais qui ont tenté l’an dernier de rejoindre l’Europe à bord d’embarcations de fortune, avec à la clé des pertes de vies humaines que les ONG estiment à des centaines, faute de chiffres officiels.

Alors que le taux d’analphabétisme au Sénégal dépasse les 50%, réussir à l’université ne garantit pas de s’extraire de la pauvreté, souligne Yves Nzalé, coordonnateur d’un collectif de diplômés sans emploi.

Quelque 300.000 Sénégalais décrochent chaque année un diplôme de l’enseignement supérieur, mais seuls un tiers d’entre eux trouvent du travail, explique-t-il en évoquant une situation « compliquée », « déplorable » et même « de désespoir ».

Pour Charles Robertson, économiste à la banque d’affaires Renaissance Capital, le modèle de développement du Sénégal, avec l’accent mis sur les infrastructures et porté par les investissements étrangers, a certes créé de la croissance, mais pas nécessairement de l’emploi.

« En termes macroéconomiques, le Sénégal fait bonne figure, mais l’homme ou la femme de la rue n’a rien ressenti de fantastique », souligne-t-il, en prônant un effort sur la formation et l’éducation.