Karabakh: l’alliance Erdogan-Poutine de nouveau à l’épreuve

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Rencontre en les présidents russe Vladimir Poutine et turc Recep Tayyip Erdogan, le 28 février 2020. DR

Bon an mal an, le mariage d’intérêt de Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine résiste à leur rivalité en Syrie et en Libye, mais il est de nouveau soumis à rude épreuve par l’activisme turc sur le Nagorny Karabakh, dans l’arrière-cour de Moscou.

Si le président russe, qui se positionne en arbitre régional, prône un arrêt des combats entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, son homologue turc a pris fait et cause pour Bakou qu’il ne cesse d’inciter à en finir avec les séparatistes arméniens dans l’enclave.

Le Kremlin livre des armes aux deux pays mais l’Arménie, bien plus pauvre, est plus proche de la Russie et appartient à une alliance politico-militaire dirigée par Moscou.

Si ces dissonances sont à ce stade sans commune mesure avec les profondes divergences opposant les deux pays en Syrie et en Libye, elle n’en constituent pas moins un nouvel accroc dans leurs relations, Moscou voyant d’un mauvais œil un rôle turc accru dans le Caucase du sud.

« La Turquie et la Russie sont engagées dans une relation qui peut être qualifiée de +coopération compétitive+. Le Caucase du sud est l’une des régions dans lesquelles cette compétition est la plus intense », explique Ozgur Unluhisarcikli, directeur du bureau d’Ankara de l’institut américain German Marshall Fund.

« Le soutien de la Turquie à l’Azerbaïdjan n’est pas nouveau mais la réticence de Moscou à en faire autant avec l’Arménie l’est. Donc je ne crois pas qu’Erdogan suscite déjà l’ire de Poutine mais les choses pourraient changer si la Turquie s’implique dans le conflit d’une manière directe, ce qui est peu probable », ajoute-il.

« Relations compliquées »

Cet épisode vient rappeler la complexité des rapports entre la Turquie et la Russie, issues de deux empires longtemps rivaux et aux relations traditionnellement marquées par une méfiance réciproque.

L’inimitié que se vouent la Turquie et l’Arménie trouve d’ailleurs ses origines dans l’une des pages les plus sombres de l’empire ottoman, les deux pays s’opposant toujours sur la question du génocide arménien de 1915.

Après avoir échappé à une tentative de putsch en 2016, Erdogan s’est rapproché de la Russie, nouant avec Poutine d’étroites relations personnelles.

 

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La Syrie, où Moscou appuie le régime de Bachar al-Assad et Ankara certains groupes rebelles, est devenue un important dossier sur lequel les deux pays ont renforcé leur coopération, en dépit d’intérêts divergents.

Mais cette relation est déjà mise à mal depuis plusieurs mois par la dégradation de la situation dans le nord-ouest de la Syrie, où plus de 30 soldats turcs ont perdu la vie cette année, et plus récemment des divergences sur la Libye, où Ankara soutient le gouvernement de Tripoli alors que Moscou appuie le maréchal dissident Khalifa Haftar par le biais du groupe paramilitaire russe Wagner réputé proche du Kremlin.

« Les relations entre la Turquie et la Russie étaient déjà compliquées à cause de la Syrie et la Libye. Le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie vient les compliquer davantage », note l’analyste politique Ali Bakeer, basé à Ankara.

Selon lui, la Turquie s’estime fondée à jouer un rôle dans le Caucase du sud, dans la sphère d’influence traditionnelle de Moscou, en raison de ses liens historiques avec l’Azerbaïdjan.

« Impact »

« De plus, la Russie est déjà impliquée dans l’arrière-cour de la Turquie, en l’occurrence en Syrie où les derniers désaccords au sujet d’Idleb montrent que Moscou n’a pas l’intention de faciliter la vie à Ankara », ajoute-t-il.

Selon Alexei Khlebnikov du Conseil russe des relations internationales, cette posture de la Turquie sur le Karabakh pourrait impacter sur ses relations avec la Russie sur d’autres dossiers, notamment la Syrie.

« Il y a aura un impact, mais il ne sera pas majeur ni de nature à modifier la dynamique ou provoquer des changements radicaux », estime-t-il. « La Russie et la Turquie ont connu leur lot de crises ces dernières années et cela ne les a pas dressé l’un contre l’autre. Ils ont toujours trouvé un moyen de régler ces situations de conflit ».

La Russie pourrait toutefois réagir d’une manière plus musclée « si l’intervention turque va au delà du soutien logistique et du partage du renseignement ou si les troupes azerbaïdjanaises gagnent rapidement du terrain », pronostique Emre Kaya, analyste du centre de réflexion Edam à Istanbul. « Dans ce cas, on pourrait s’attendre à des attaques soutenues par la Russie contre les militaires turcs en Syrie ou en Libye ».

« Si la Russie sent que la Turquie a franchi une ligne dans le Caucase du sud et que cela justifie une rupture de leur relation, elle pourrait bien riposter en Libye, ou plus probablement en Syrie », convient Unluhisarcikli, de la German Marshall Fund.