Éclaboussés par le mouvement #metoo, trois sages démissionnent de l'Académie suédoise

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Le roi Carl XVI Gustaf a été informé et le directeur général de la Fondation Nobel, Lars Heikensten, s’est publiquement inquiété d’une «situation grave et difficile».

L’Académie suédoise en «ruines». Trois sages ont annoncé vendredi leur démission pour protester contre les divisions nées au sein de l’institution décernant le Nobel de littérature depuis le mouvement #metoo, qui l’a éclaboussée. Le destin de l’académie prenait vendredi soir des proportions d’affaire d’État: le roi Carl XVI Gustaf a été informé et le directeur général de la Fondation Nobel, Lars Heikensten, s’est publiquement inquiété d’une «situation grave et difficile».
La vague de révélations #metoo avait permis de mettre au jour en novembre les relations étroites entre l’académie et «une personnalité du monde de la culture» accusée de viols et agressions sexuelles par des académiciennes, épouses d’académiciens, leurs filles et d’autres femmes. Le quotidien Dagens Nyheter avait publié les témoignages de 18 femmes affirmant avoir subi des violences ou des faits de harcèlement de cet homme d’origine française marié à une académicienne, la poétesse et dramaturge Katarina Frostenson.
L’académie a depuis rompu toute amarre avec lui et coupé ses subventions au lieu d’exposition et de performances qu’il dirige à Stockholm, couru des élites culturelles. Elle a par ailleurs ouvert une enquête interne et s’est attachée les services d’un cabinet d’avocats. Leurs conclusions ne sont pas connues. Elles auraient été présentées jeudi mais les académiciens sont tenus à un strict devoir de réserve.
Selon Peter Englund, l’un des trois démissionnaires, l’affaire a profondément divisé le sein des seins de la littérature et de la poésie du pays scandinave, dont les archives renferment les secrets du Nobel depuis sa première attribution à Sully Prudhomme en 1901. «Avec le temps, une fissure est apparue qui ne cesse de croître», a-t-il expliqué dans un courrier au journal Aftonbladet. Selon lui, la secrétaire perpétuelle Sara Darius, qui lui a succédé en 2015, fait l’objet de critiques internes «injustifiées».
Peter Englund (fauteuil numéro 10), Klas Östergren (fauteuil numéro 11) et Kjell Espmark (fauteuil numéro 16) ont fait connaître leur décision officiellement sans se concerter, au lendemain de la traditionnelle réunion de l’académie jeudi dans un restaurant de Stockholm. «C’est avec une immense peine qu’après trente-six ans de travail à l’académie, dont dix-sept en tant que président du comité Nobel, je me vois contraint de prendre cette décision», a déclaré Kjell Espmark dans une lettre à la presse. «Dès lors que des membres éminents de l’académie placent l’amitié avant la responsabilité et l’intégrité, je ne peux plus participer à ses travaux», a-t-il ajouté.

«La tour de Babel s’effondre»

Klas Östergren a dénoncé «une trahison du fondateur (de l’académie, le roi Gustav III en 1786, ndlr) et de son grand protecteur», l’inventeur suédois Alfred Nobel, qui a légué à l’institution une partie de sa fortune. Le directeur général de la Fondation Nobel, Lars Heikensten, a déploré une «situation grave et difficile».
Les trois académiciens sont membres perpétuels et ne peuvent en principe en démissionner. Mais rien ne les oblige à y siéger. Sur les dix-huit sages de l’académie, cinq n’en sont désormais plus des membres actifs puisque deux femmes, Kerstin Ekman (fauteuil numéro 15) et Lotta Lotass (fauteuil numéro 1), s’en sont mises en congé depuis plusieurs années.
Pendant la crise #metoo, Kerstin Ekman avait comparé à une «secte» l’académie, qui déjà un an auparavant sombrait sous un déluge de critiques après l’attribution du Nobel au musicien américain Bob Dylan. Pour Björn Wiman, chef des pages culturelles du quotidien de références Dagens Nyheter, ces annonces sont «une catastrophe» pour l’académie, «en ruines». Son homologue à Aftonbladet, Åsa Linderborg, estime que c’est «la tour de Babel qui s’écroule».
Sur le plan judiciaire, le parquet de Stockholm a annoncé mi-mars qu’une partie de l’enquête ouverte contre l’homme au cœur du scandale avait été classée sans suite pour cause de prescription ou faute de preuves. Il s’agit de viols et d’agressions présumés commis en 2013 et 2015. Les faits non encore classés n’ont pas été divulgués