Covid-19: les lobbys Big Pharma refusent de suspendre les brevets des vaccins

Suspendre les brevets ou forcer le transfert technologique ne permettra pas de produire une seule dose de vaccin anti-Covid 19 de plus et risque même d’avoir l’effet inverse, ont mis en garde les laboratoires pharmaceutiques.

Pour les partisans d’une suspension temporaire des droits de propriété intellectuelle, c’est le meilleur moyen de multiplier les sites de production et de mettre enfin un terme à la criante inégalité vaccinale, qui voit les pays riches immuniser de larges proportions de leur population quand certains pays pauvres n’ont accès qu’à très peu de doses.

Vendredi encore, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a répété que les vaccins « sont un bien public ». Pretoria et l’Inde sont à l’origine de la proposition sur les brevets auprès de l’OMC, et les deux capitales ont désormais le soutien de nombreux pays, ONGs et personnalités. Mais le dossier est dans l’impasse.

« Battons nous ensemble contre le nationalisme vaccinal et montrons que protéger la propriété intellectuelle ne se fait pas au détriment des vies humaines », a plaidé M. Ramaphosa lors d’un événement organisé par l’OMS.

Des ententes entre laboratoires rivaux pour accélérer la production

 

Quasiment simultanément, les représentants de l’industrie pharmaceutique du monde entier argumentaient devant la presse que ce n’était pas a voie à suivre, tout en répétant leur engagement à produire le plus de vaccins possible en un minimum de temps.

Cela « ne nous donnerait pas les outils nécessaires pour produire plus de doses de vaccins », a affirmé Thomas Cueni, président de la Fédération internationale de l’industrie pharmaceutique (IFPMA).

Il a souligné que 275 accords de production ont déjà été conclus entre laboratoires, parfois entre rivaux, pour atteindre l’objectif de 10 milliards d’ici la fin 2021.

Tous les industriels ont souligné que le problème n’était pas tant la propriété intellectuelle que les barrières douanières ou la pénuries de certains ingrédients et outils qui peuvent stopper net la production.

 

Il suffit qu’un seul ingrédient vienne à manquer pour gripper la machine

 

« Fabriquer des vaccins ce n’est pas juste une question de brevets », a souligné Sai Prasad, président du Developing Countries Vaccine Manufacturers’ Network, qui fédère les laboratoire des pays en développement.

« C’est un secteur très complexe, à la science compliquée, des processus de fabrication très compliqués…il nous faut faire très attention à qui nous transférons le savoir-faire », a-t-il expliqué, notamment à cause de l’impératif de sûreté et de qualité.

« Nous ne voulons rien faire qui puisse miner la confiance dans les vaccins », a renchérit Michelle McMurry-Heath, qui préside la Biotechnology Innovation Organization (BIO), qui regroupe les entreprises de biotechnologie.

« Nous devons admettre qu’il n’y a qu’une poignée de laboratoires dans le monde qui ont l’expertise requise et nous devons concentrer nos efforts pour qu’ils puissent accéder aux ingrédients dont ils ont besoin pour produire le plus de doses, le plus vite possible », a-t-elle souligné.

Parfois une chose aussi triviale que la pénurie de sacs plastiques ou de filtres peuvent gripper la machine. Parfois ce sont les lipides qui servent à protéger l’ARN messager des vaccins de Pfizer-BioNTech et Moderna qui manquent.

Les industriels estiment que plus d’une centaine d’ingrédients entrant dans la fabrication de vaccins sont difficiles à se procurer à l’heure actuelle.

Transférer le savoir-faire n’aura aucune incidence sur la production

 

Stéphane Bancel, le patron de Moderna, a mis en garde contre les effets pervers que pourrait avoir le transfert technologique à des fabricants pas assez aguerris.

« Essayer de répartir les rares matières premières que nous avons actuellement parmi un bien plus grand nombre de fabricants qui n’ont pas forcément l’expérience de produire des vaccins pourrait menacer les progrès que nous sommes en passe de réaliser », a expliqué Mme McMurry-Heath.

Moderna, qui était une entreprise relativement modeste avant le Covid-19, promet de produire 1 milliard de doses de son vaccin et 1,4 milliard l’an prochain.

Consacrer des ressources humaines à transférer les technologies et le savoir-faire -des processus qui prennent des mois- n’aurait quasiment aucun impact sur la production de vaccins cette année « et freinerait notre habilité à produire plus en 2021 ».

« Si nous détournons maintenant la petite équipe d’ingénieurs dont nous disposons pour qu’elle réalise ces transferts » l’impact en 2021 « sera immense », a-t-il mis en garde.