Coronavirus: pourquoi l’Algérie garde ses frontières fermées?

L’Algérie vient de décider de maintenir fermées ses frontières jusqu’à nouvel ordre face à la recrudescence des contaminations au Covid-19, due selon les autorités à un « relâchement » de la population et au non-respect des règles de protection. 

Ce rebond risque d’avoir des conséquences durables sur la vie quotidienne des Algériens et la situation socio-économique du plus grand pays d’Afrique.

– Quel est l’état actuel de la pandémie?

L’Algérie est en proie à une flambée de foyers d’infection.

Trois semaines après les premières mesures de déconfinement, les records de contaminations tombent jour après jour (+305 dimanche).

Selon le dernier bilan officiel, un total de 13.571 personnes contaminées et plus de 900 décès ont été enregistrés depuis le premier cas le 25 février.

« Ma grande crainte au vu de ce qui se passe est que nous allons nous retrouver dans une situation identique à celle de l’Espagne, de l’Italie. La situation est grave », s’inquiète le docteur Youcef Boukhari, chef du service prévention à la Direction de la santé et de la population d’Oran (DSP), dans le quotidien francophone Liberté.

– Pourquoi ce rebond?

« C’est le résultat d’un relâchement, d’un laisser-aller, en particulier dans certaines wilayas (préfectures) comme à Blida », près d’Alger, le premier foyer de l’épidémie, a déclaré à l’AFP le président du Conseil l’Ordre des médecins, Mohamed Bekkat Berkani.

Mais la situation n’est pas « catastrophique », juge le docteur Bekkat Berkani, qui est membre du Comité scientifique de suivi de l’évolution de la pandémie. Pour lui, la première vague n’est toujours pas terminée.

– Quelles sont les mesures prises par les autorités?

L’Algérie a commencé un déconfinement « progressif » et « flexible » le 7 juin, avec la réouverture d’une partie des commerces. Une seconde phase a débuté le 14 juin, avec la reprise limitée des transports urbains.

Un couvre-feu est en place dans 29 des 48 préfectures du pays.

Le port du masque est obligatoire depuis le 24 mai et les contrevenants sont condamnés à de lourdes amendes.

– Comment réagit la population?

La population ne s’est pas totalement conformée aux mesures de prévention. Certains continuent d’affirmer que le virus est une invention de l’Etat, notamment sur les réseaux sociaux.

Bien qu’obligatoire, le port du masque ne s’est pas généralisé.

Des cortèges de mariages –c’est la saison– ont été aperçus et des manifestations du « Hirak », le mouvement de contestation antirégime, ont repris en province, malgré l’interdiction de tout rassemblement public.

Dans les quartiers populaires d’Alger, où les familles vivent dans la promiscuité, beaucoup bravent le couvre-feu.

Le Dr Bekkat Berkani regrette que certains aient repris leurs habitudes « comme avant ». Et il critique les partis politiques « plus concernés par leur cuisine interne que par l’union sacrée pour lutter contre le Covid-19 ».

– Et le personnel de santé?

« Tout le monde est à bout de souffle. Les médecins sont au bout du rouleau. Les structures hospitalières sont dépassées », témoigne le patron du Conseil de l’Ordre, jugeant que « les institutions de l’Etat ont été quelque part défaillantes ».

– Quel sera l’impact humain et économique si le rebond persiste?

Beaucoup ont déjà perdu leur unique source de revenu.

Pour ceux qui exerçaient des petits métiers dans le secteur informel et n’avaient pas de couverture sociale, « l’impact est terrible », rappelle l’économiste Mansour Kedidir: « Ils étaient dans la précarité. Aujourd’hui, ils sont dans l’extrême pauvreté ».

Des associations de bienfaisance et des comités de quartier recueillent, à travers tout le pays, des dons pour les plus démunis.

« L’économie algérienne a subi un coup très dur mais la machine ne s’est pas arrêtée », souligne M. Kedidir.

Mais si de nombreuses entreprises publiques ou privées se sont adaptées, les petits commerces ont perdu « la moitié de leur chiffre d’affaire ».

Quant à Air Algérie, la compagnie nationale, elle pourrait perdre 89 milliards de dinars (612 millions d’euros) d’ici la fin de l’année.

– Peut-on s’attendre à une fermeture des frontières pendant plusieurs mois?

La décision de garder les frontières fermées est « salutaire tant que l’épidémie ne sera pas maîtrisée », estime le Dr Bekkat Berkani.

« C’est une mesure conservatoire qui va très certainement préserver l’Algérie des cas importés. Le Covid-19 est une maladie importée en Algérie par deux immigrés venus de France », rappelle-t-il.

Certes, la fermeture des frontières va se ressentir sur l’économie mais l’Etat n’a pas le choix face à une augmentation exponentielle des cas, affirme l’économiste Mansour Kedidir.

Ce dernier estime toutefois que s’il y a un respect total des mesures de prévention, les frontières pourraient rouvrir dans une quinzaine de jours.