Comment 96% des espèces ont disparu il y a 252 millions d'années

Des chercheurs ont reconstitué la succession d’événements de la crise du Permien-Trias qui a provoqué la disparition de presque toutes les espèces vivant sur Terre.
Il y a près de 252 millions d’années, 96% des espèces ont subitement disparu dans ce qui demeure la plus grave crise d’extinction qu’ait connue notre planète. Une crise qui marqua la fin de l’ère du Permien et le début du Trias. Nous savions déjà que les éruptions colossales des trapps de Sibérie (le terme trapps vient du suédois «escalier», les coulées de lave successives formant des sortes de marches) étaient à l’origine de ce phénomène, mais pas l’enchaînement précis des événements qui ont provoqué la mort effective de toutes ces espèces. Une équipe de chercheurs des universités de Washington et de Stanford, aux États-Unis, a développé un nouveau modèle qui permet de comprendre comment ces éruptions ont entraîné une hausse de température extrême sur le globe et une désoxygénation brutale des mers, qui furent toutes dévastatrices pour la vie (Science 6 décembre).
La Terre d’il y a 252 millions d’années n’était pas celle que nous connaissons. Un immense océan entourait un super continent appelé la Pangée. La composition de l’atmosphère était différente et la température moyenne plus élevée, entre 20°C et 21°C contre 15°C aujourd’hui. La terre s’est alors ouverte au niveau de l’actuelle Sibérie,déversant pendant 10.000 ans des millions de kilomètres cubes de lave pour former les trapps actuels. Comme si toute une mer Méditerranée de roches en fusion se déversait sur le continent. Avec elles, des quantités faramineuses de gaz à effet de serre ont été relâchées dans l’atmosphère: près de cent fois l’intégralité des émissions humaines cumulées depuis 1850.

Une réaction en chaîne qui déclenche un enfer climatique

Ces dégagements massifs, accompagnés de nombreuses substances nocives soufrées et chlorées, ont été injectées dans l’atmosphère ont déstabilisé le climat. Elles ont augmenté l’effet de serre naturel dans des proportions catastrophiques. La température a grimpé de 11°C, pour atteindre 32°C. Une fournaise. Un enfer. Pendant des miliers d’années.

La rapidité des événements fut telle que les êtres vivants n’ont pas eu le temps de s’adapter. «Avec la montée de température, l’humidité augmente elle aussi,» explique Sébastien Nomade, chercheur au laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (CEA-CNRS) à Gif-sur-Yvette. «Dans un premier temps, cela profite aux plantes. Mais cette matière organique, notamment le phosphore qu’elle contient, est ensuite rejetée dans l’eau.» Cela aurait put bénéficer aux micro-organismes, puis, par ruissellement, à tout le reste de la chaîne alimentaire. Mais ce sont les bactéries qui ont capté cette manne alimentaire. Et comme elles consomment elles aussi de l’oxygène, leur prolifération a provoqué une désoxygénation massive des océans. Au détriment de tout le règne animal.
Face au double phénomène de montée des températures et de pénurie d’oxygène, les animaux sous-marins vivants au niveau des pôles ont été les premiers à disparaître. Ceux qui vivaient proches de l’équateur ont d’abord pu migrer dans des eaux moins chaudes au nord et au sud. Mais elles arrivaient alors sur des territoires déjà occupés et entraient en concurrence avec d’autres espèces. Les réserves alimentaires se raréfiant, elles n’ont alors plus eu nulle part où aller. Elles étaient prises au piège. Pour la plupart d’entre elles, la mort était inéluctable.

Un scénario catastrophe qui en rappelle d’autres

Ce scénario catastrophe n’est pas sans rappeler la situation que nous connaissons. Au niveau des grands deltas, l’oxygène commence déjà à diminuer. «La crise du Permien/Trias nous montre bien que l’augmentation soudaine des gaz à effet de serre entraîne des réactions en chaîne», avertit Sébastien Nomade. «Pour le moment, la situation n’est pas comparable. Les scénarios les plus catastrophiques tablent sur une augmentation à long terme de 5 à 6°C.»
Le changement actuel est peut-être moins important, mais il est au moins aussi brutal. En 150 ans, la composition atmosphérique a plus changé que pendant les derniers 10 millions d’années. «Et avec une grande différence par rapport à tous les bouleversement précédents: pour la première fois les causes de ces changements ne sont pas d’origine géologique mais provoqués par une espèce animale: nous», conclut le chercheur.