Carlos Ghosn entendu au Liban par la justice française

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Des magistrats français en déplacement au Liban ont commencé lundi à entendre l’ancien patron de Renault-Nissan Carlos Ghosn, première audition du genre pour les enquêtes qui le visent à Nanterre et Paris, notamment pour abus de biens sociaux.

Au menu des séances d’interrogatoires prévues sur cinq jours: deux fêtes au château de Versailles, dont une que la justice soupçonne d’avoir été organisée en l’honneur des 60 ans du patron déchu, des flux financiers avec un distributeur commercial à Oman, ainsi que des prestations de conseil quand Carlos Ghosn était PDG de Renault-Nissan.

L’audition se tient dans une salle de la Cour de cassation à Beyrouth. Accompagné par ses avocats, M. Ghosn est arrivé aux alentours de 10H00 (07H00 GMT), a indiqué à l’AFP une source présente au tribunal. Les magistrats français, venus spécialement au Liban pour l’occasion, et un procureur libanais qui assiste à l’interrogatoire, sont arrivés peu avant.

Agé de 67 ans et visé par un mandat d’arrêt d’Interpol, l’ancien homme d’affaires qui a la nationalité libanaise, française et brésilienne est contraint de rester au Liban depuis sa fuite rocambolesque du Japon en décembre 2019.

Il sera interrogé tous les jours jusqu’à vendredi, de 10H00 à 18H00 locales avec une pause, selon une source judiciaire libanaise.

« La défense a d’ores et déjà identifié dans les dossiers français des irrégularités de procédure qu’elle estime graves », dénoncent dans un communiqué les trois avocats de M. Ghosn, Mes Carlos Abou-Jaoude, Jean-Yves Le Borgne et Jean Tamalet.

« Ces anomalies, qui fragilisent le processus judiciaire, proviennent des méthodes singulières de l’enquête japonaise qui demeure la source principale des dossiers français ».

 

– « Entendu comme témoin » –

 

L’ancien magnat de l’automobile, « entendu comme témoin, n’a pour lors aucune possibilité de contester la légalité de la procédure », constatent ses avocats.

« Seul le statut de mis en examen », que les trois avocats « appellent de leurs vœux, lui permettra de dénoncer les vices juridiques affectant le dossier et de faire réaliser des auditions », estiment-ils.

En étant mis en examen, M. Ghosn pourra avoir accès au dossier, donc connaître les charges qui pèsent sur lui, mais surtout demander des actes (contre-expertises, auditions de témoins, confrontations, etc.).

Mais cette mise en examen ne pourra pas intervenir tant que M. Ghosn n’est pas sur le sol français.

 

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Arrêté en novembre 2018 sur le tarmac de l’aéroport de Tokyo, M. Ghosn était en liberté sous caution après plusieurs mois de détention, avec interdiction de quitter l’archipel dans l’attente de son procès pour des soupçons de malversations financières chez Nissan quand il a déjoué la surveillance des autorités.

Vraisemblablement caché dans un caisson de matériel audio à bord d’un jet privé, il a assuré ne pas avoir « fui la justice », mais avoir voulu « échapper à l’injustice », dénonçant un « complot » des autorités japonaises.

Cette situation n’a pas facilité le travail des enquêteurs français, qui s’intéressent également à M. Ghosn notamment pour des soupçons d’abus de biens sociaux: en juillet 2020 un juge d’instruction avait demandé à l’entendre, mais il avait assuré ne pas pouvoir quitter le Liban.

Les magistrats avaient alors décidé de se déplacer jusqu’à lui pour l’interroger en janvier dernier. Une audition finalement repoussée du fait des restrictions liées la pandémie de coronavirus.

 

– Entraide pénale –

 

L’audition à Beyrouth réalisée par des juges d’instruction de Nanterre et de Paris, en présence d’enquêteurs de l’Office anticorruption (OCLCIFF), se tient dans le cadre de l’entraide pénale internationale.

A Nanterre, la justice soupçonne Carlos Ghosn d’avoir tiré un bénéfice personnel d’une convention de mécénat entre Renault et l’établissement qui gère le Château de Versailles, en y organisant deux soirées. Les enquêteurs se penchent aussi sur plusieurs millions d’euros de paiements considérés suspects entre RNBV, filiale néerlandaise incarnant l’alliance de Renault et Nissan, et le distributeur du constructeur automobile français à Oman, Suhail Bahwan Automobiles (SBA).

 

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Dernier rebondissement: une nouvelle plainte, déposée le 18 mai. Une actionnaire de Renault accuse Carlos Ghosn d’avoir fait verser par le groupe automobile des « sommes conséquentes » à RNBV à « l’insu des actionnaires ».

A Paris, après une plainte de la même actionnaire, des juges d’instruction s’intéressent depuis 2019 à des prestations de conseil conclus par RNBV avec l’ancienne ministre française de la Justice Rachida Dati et le criminologue Alain Bauer.

Mme Dati et M. Bauer, qui nient toute irrégularité des contrats, ont été placés sous le statut de témoin assisté dans cette affaire, tout comme l’ancien bras droit chez Renault de M. Ghosn, Mouna Sepehri.