Brexit: Boris Johnson veut imposer sa loi au Parlement

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Le premier ministre a exclu, lundi, tout nouveau report de la date de sortie de l’Union européenne et ne souhaite pas de retour aux urnes. Il pourrait cependant convoquer des élections si le Parlement bloque un Brexit sans accord.

L’heure est grave, en tout cas les mots le sont. La bataille constitutionnelle et politique qui s’engage à Londres serait la plus importante de l’histoire moderne du royaume. Elle se joue dans une étrange atmosphère. Depuis quelques jours, le pays résonne de cris que l’on pensait réservés à d’autres longitudes. «Coup d’État», «dictateur», lit-on dans les slogans des adversaires de Boris Johnson. «Traîtres», «collaborateurs», répondent en substance les lieutenants du premier ministre. La classe politique britannique, aux nerfs déjà bien malmenés par l’interminable feuilleton du Brexit, semble prise d’un accès de folie.

Cette épreuve de force commence avec la rentrée parlementaire de ce mardi et devrait durer tout au long d’une semaine cruciale. En jeu, la possibilité ou non de contrecarrer les projets de Brexit de Boris Johnson. Alors que l’on est passé sous la barre des 60 jours de la date fixée pour le déclenchement du divorce, le 31 octobre, le premier ministre a promis de le mener à son terme «coûte que coûte». Dans une allocution prononcée hier soir devant le 10 Downing Street, il a réaffirmé qu’il ne demandera «sous aucun prétexte» un nouveau report à ses partenaires européens.

Boris Johnson mène la charge à la hussarde. Sa décision de suspendre le Parlement pour une durée plus longue que d’ordinaire, comme il a le droit de le faire, a mis le feu aux poudres. Ses travaux seront interrompus pour une durée de plus d’un mois, de la deuxième semaine de septembre jusqu’au 14 octobre.

Le Parti travailliste et des frondeurs du Parti conservateur dénoncent un «coup de force» destiné à museler les parlementaires et les empêcher de s’opposer à une sortie sans accord. Ils veulent déposer un projet de loi interdisant un tel «no deal» sans que le Parlement ait son mot à dire, afin qu’elle soit votée cette semaine.

En cas de non-accord, ils voudraient que Londres demande un nouveau délai à l’UE, a priori de trois mois, jusqu’au 31 janvier. Boris Johnson a exhorté hier les parlementaires à ne pas voter ce texte, affirmant que cela reviendrait à «couper tout simplement les jambes du Royaume-Uni et rendre toute nouvelle négociation absolument impossible». Pour les convaincre, il a assuré que les chances de conclure un accord avec l’UE «avaient augmenté ces trois dernières semaines».

Dans la journée, Boris Johnson avait manié le bâton. Il a ainsi menacé d’exclure du Parti Tory les députés qui voteront contre ses projets pour le Brexit. Les «rebelles», au nombre d’une vingtaine, sont accusés d’être des «collaborateurs de l’UE» et d’ouvrir la porte à Jeremy Corbyn, le chef de file du Parti travailliste. Dans la ligne de mire de Downing Street figurent des poids lourds du Parti comme Philip Hammond (ex-ministre des Finances), David Gauke (ancien ministre de la Justice) ou Dominic Grieve.

En revanche, Boris Johnson s’est dit opposé à la tenue de législatives anticipées, une option dont la rumeur avait couru toute la journée. «Je ne veux pas d’une élection, vous ne voulez pas d’une élection. Mettons en œuvre le programme du peuple», a-t-il déclaré en faisant allusion au référendum. Mais si le premier ministre perdait la partie cette semaine au Parlement, l’idée d’élections anticipées pourrait refaire surface chez lui.

Le Parlement, qui fait sa rentrée mardi, ne siégera qu’une semaine avant l’entrée en vigueur de sa suspension décidée par le premier ministre Boris Johnson. Kirsty Wigglesworth/AP

De son côté, le Labour affirme souhaiter de telles élections. «Il faut se rassembler pour bloquer le “no deal”. Cette semaine pourrait être la dernière chance», a déclaré Jeremy Corbyn, lors d’un discours prononcé à Salford dans le nord de l’Angleterre. «Nous voulons des élections générales, a-t-il poursuivi. Le Labour donnera ainsi au peuple une chance de reprendre le contrôle et d’avoir le dernier mot dans le cadre d’un scrutin avec des options crédibles, d’un côté comme de l’autre, avec la possibilité de rester dans l’Union.»

L’opposition peut en effet tenter de faire voter une motion de censure pour faire tomber le gouvernement, dont la majorité absolue à la Chambre des communes ne tient qu’à une voix. Tony Blair a pourtant mis en garde le Labour contre un tel scrutin, qu’il voit comme un «piège à éléphant» tendu par le premier ministre.

Boris Johnson confirme qu’il n’est pas le plus prévisible des politiciens. Et tout indique qu’il prend ses décisions seul avec son principal collaborateur, Dominic Cummings. Celui qui fut son directeur de campagne pour la sortie de l’UE en 2016 aime les rezzous électoraux et les manières fortes. Il est déjà accusé de concentrer tous les pouvoirs. En fin de semaine dernière, la presse a fait état d’un sérieux accrochage entre Boris Johnson et son ministre des Finances, Sajid Javid. Ce dernier aurait été furieux que Cummings vire manu militari l’une de ses plus proches collaboratrices, sous prétexte qu’elle aurait gardé des liens avec son ex-chef, le frondeur Philip Hammond.

Dans l’offensive éclair qu’il a lancée contre ses adversaires, Boris Johnson estime avoir deux atouts. D’abord le triste spectacle offert par le Parlement ces trois dernières années, incapable notamment de voter un accord sur le Brexit. Pour sortir de la paralysie, le premier ministre estime qu’il faut donner un coup de pied dans la fourmilière, au risque d’accentuer le chaos si la méthode échoue. Mais il se défend de toute désinvolture démocratique. L’autre «chance» de Boris Johnson, ce serait la personnalité de Jeremy Corbyn. La perspective de le voir arriver au pouvoir pourrait calmer les ardeurs frondeuses de ses adversaires.

Est-ce pour détendre un peu cette lourde atmosphère et humaniser l’image d’un premier ministre facilement présenté comme brutal? Au milieu de cette dramaturgie politique, une drôle d’annonce a été faite hier. Boris Johnson et sa compagne Carrie Symonds ont annoncé hier qu’ils venaient d’adopter un petit chiot abandonné de quinze semaines… Des images touchantes à souhait ont été diffusées. Il reste à savoir quelle relation «Dilyn» entretiendra avec Larry, le célèbre chat qui règne sur 10, Downing Street. Et quel destin européen aura le jeune canidé.