Migration des compétences marocaines: le Royaume grand perdant de l’accord avec l’Allemagne (économiste)

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L’Allemagne a confirmé, via sa ministre de l’Intérieur, sa volonté de faire appel à la main d’œuvre marocaine qualifiée pour combler ses carences en la matière. Une décision qui parait a priori bénéfique pour le Maroc, mais qui  s’avère lourde de conséquences à long terme. Explications  

Après la France, l’Allemagne affiche, haut et fort, ses visées sur les compétences marocaines de haut rang. La ministre allemande de l’Intérieur, Nancy Faeser, a confirmé que la conclusion de nouveaux accords migratoires avec d’autres pays sont dans le pipe. « En plus de la coopération tout juste convenue avec la Géorgie, le Maroc et la Colombie, nous conclurons prochainement d’autres accords migratoires- les prochains seront avec la Moldavie et le Kenya« , a déclaré Faeser au média économique Handelsblatt.

Selon le ministère de l’Intérieur allemand, un partenariat migratoire complet a été entamé avec le Maroc début 2024. Il intervient à la suite de la visite de la dirigeante allemande sous nos latitudes en octobre 2023. Durant son déplacement au Royaume, les deux parties ont conclu un partenariat migratoire global ayant comme finalité le contrôle, voire l’assèchement, de la migration irrégulière et la promotion de la migration légale de main-d’œuvre.

« J’ai eu des discussions très constructives avec nos partenaires marocains lors de ma visite à Rabat l’automne dernier (…) nous avons ouvert un nouveau chapitre dans notre coopération. Je suis ravie que nous ayons maintenant pu capitaliser sur ces efforts et convenir d’établir des mécanismes de travail conjoints pour réduire la migration irrégulière et renforcer la migration légale de main-d’œuvre. Cela est dans notre intérêt commun. Nous voulons appliquer rigoureusement le retour des personnes qui n’ont pas le droit de rester dans notre pays. En même temps, nous voulons attirer les travailleurs qualifiés dont nous avons un besoin rapidement dans de nombreux secteurs de notre économie, » avait déclaré la ministre dans un communiqué publié par son département à cette occasion. On ne peut être plus clair !

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Quels sont les contours de ce partenariat décrit comme stratégique ? « L’élaboration d’accords migratoires nécessite souvent de la confidentialité« , a expliqué un porte-parole du ministère de l’Intérieur au média précité. Mais l’on sait déjà, selon les premières indiscrétions qu’il s’agit d’une nouvelle génération d’exportation des ressources qualifiées que les pays dits industrialisés accueillent à bras ouverts. « Avec les accords sur la migration, nous ouvrons des opportunités aux travailleurs qualifiés », a déclaré la responsable allemande. Et de poursuivre:  » Nous réduisons l’immigration irrégulière grâce à une meilleure coopération dans le retour des personnes qui ne sont pas autorisées à rester en Allemagne», a confié à la même source.

Un accord présenté sous forme d’un deal win-win ou ce que ces gouvernements qualifient, à tort, d’accords de concessions mutuelles. En somme, permettre l’afflux de travailleurs de haut niveau ou d’étudiants, en contrepartie le pays signataire devrait accepter de “coopérer” en matière de migration.

Difficile de croire à ce tableau idyllique quand il s’agit de faciliter le départ de compétences hautement qualifiées et d’accepter d’accueillir des migrants classés comme “indésirables” voire le rebut de la société.

Ce que l’on présente comme une avancée ne serait-il pas un cadeau empoisonné, voire une bombe à retardement qui plombera le développement du Maroc? D’autant plus que dans le cas du Royaume, les métiers dans lesquels ces pays souhaitent piocher leurs futurs cadres sont les mêmes où le Maroc souffre d’une pénurie criante, à l’image des métiers de la santé. Pour l’économiste Zakaria Firano, cette nouvelle reconfiguration des schémas migratoires était prévisible au vu des changements démographiques auxquels est confrontée l’Europe dans les années à venir. De fait, la pyramide des âges en Europe confirme le vieillissement galopant de la population et l’Allemagne n’échappe pas à cette règle, soutient le professeur universitaire. “L’Allemagne fait partie des puissantes économies qui ont des besoins insatiables en matière de productivité et une nécessité permanente de population active”, ajoute notre source.

Partir, mais à quel prix? 

Or, à l’instar des autres pays européens, Berlin ne se limite pas à attirer les personnes en âge de travailler. Son objectif est de séduire les têtes bien faites. “C’est comme l’accord conclu entre l’Italie et l’Egypte. Alimenter le marché du travail italien en contrepartie d’accords alléchants en matière de financement, de formation du capital humain, etc”, ajoute le professeur universitaire qui met l’accent sur cette tendance où des pays développés viennent faire leurs emplettes auprès de pays souffrant de manquements.

C’est certes une belle reconnaissance pour le Maroc, car à titre d’exemple en France, plus de 60.000 mains d’œuvre marocaines qualifiées y évoluent. Et l’Allemagne veut s’inscrire dans cette même lignée”, étaye-t-il. Et c’est là où le bât blesse. Car au moment où les responsables gouvernementaux ne cessent de s’époumoner autour de cette fuite, qualifiée par ailleurs d’hémorragie du capital humain de haut niveau, ils ouvrent les portes à ce départ, voire l’encouragent même.

Si l’on apprend que la plupart de ces départs interviennent dans des secteurs stratégiques comme les professions médicales et paramédicales ou les ingénieurs, des profils très recherchés en Allemagne, cela devient problématique« , met en garde Firano.

Les bénéfices compenseront-ils le manque à gagner ? Qu’en est-il du « coût caché » selon le terme utilisé par l’économiste pour décrire les dépenses engagées par le pays pour former ces futurs cadres. Selon lui, le Maroc est le grand perdant dans cette transaction, du moins à moyen et long terme. “Ces compétences qui s’envolent ailleurs sont nécessaires pour construire le Maroc de demain, pour assurer la relève et former les futures générations”, conclut-il, non sans regret!

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