Le Pape François a répondu positivement à l'invitation du roi Mohammed VI, marquant ainsi sa première visite dans un pays du Maghreb depuis son élection le 13 mars 2013. Qu'en pensent les Marocains chrétiens?

Le Pape François sera résolument le pape du discours inter-religieux. Alors même qu'il n'a pas -encore- visité certains grands pays de tradition chrétienne à l'instar de son pays d'origine l'Argentine, le représentant de l'Eglise catholique honorera un voyage de deux jours au Maroc, les 30 et 31 mars prochains, à la rencontre des chrétiens du royaume mais également des musulmans et des juifs.

Qui dit chrétiens, ne dit pas forcément étrangers. A l'heure actuelle, le Maroc compte plusieurs milliers de compatriotes chrétiens, soit par conversion, soit depuis déjà plusieurs générations. La venue du Pape donne l'occasion de dresser le bilan de l'exercice de la liberté de culte au Maroc, notamment pour les Marocains non musulmans.

Une visite protocolaire ?

Zouhair Hami est un Marocain né musulman, converti au protestantisme depuis plusieurs années. Il confie "ne pas attendre grand chose" de la visite du Pape qui n'est selon lui que "protocolaire" et "politique". "Les étrangers bénéficieront peut-être de certaines choses, quant aux Marocains, cela m'étonnerait...mais on espère", poursuit-il.

"La visite du Pape peut avoir des retombées au niveau de la liberté de culte", suppose quant à lui l'archevêque de Rabat, Mgr Cristóbal López Romero, lors de la conférence de presse tenue mardi dernier à l'Eglise Notre Dame de Lourdes à Casablanca.

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"Cela dépendra du ton de la conversation entre le royaume et le Vatican, mais aussi de l’ouverture de la société marocaine" nuance l’ecclésiastique, ajoutant que "ce n’est pas quelque chose que nous, les chrétiens qui sommes toujours tous étrangers, devons demander. C’est la société marocaine qui doit faire le travail de revendiquer, si elle l'estime opportun, le droit à la liberté de conscience et à la liberté religieuse".

Que la société marocaine fasse ce travail de revendication, Zouhair Hami ne demande qu'à voir. Depuis une dizaines d'années, il reconnait certaines "avancées relatives" en matière de liberté de culte au Maroc, "mais ce n'est pas aussi rapide que ce que l'on voudrait", regrette-t-il, au nom de tous les Marocains faisant partie d'une minorité religieuse.

"La liberté de conscience est universelle. Ce n'est pas seulement pour les chrétiens ou les musulmans. Ce que nous revendiquons, c'est une véritable liberté de conscience, qu’elle soit totale, y compris pour les musulmans eux-mêmes car il y a différents courants même en islam", s'insurge-t-il.

"Nous, en tant que chrétiens, on veut les mêmes droits que les musulmans. Le gouvernement considère que le Maroc est un pays islamique mais il doit également considérer que certains Marocains ont choisi de ne plus être musulmans, de devenir athées etc. La clé de la liberté, c'est la liberté de conscience. Au Maroc, il y a une liberté de culte, mais que pour les étrangers", déplore Zouhair.

Vivons chrétiens vivons cachés 

Pourtant, l’article 3 de la Constitution de 2011 dispose que «l’islam est la religion de l’Etat, qui garantit à tous le libre exercice des cultes». Une liberté seulement sur le papier? Zouhair affirme que cette liberté de culte garantie par la Constitution marocaine n'est valable que pour les étrangers et exclut les Marocains. 

"La loi a inclus les Marocains dans l’islam, et dans un certain islam, à savoir l’islam sunnite malékite officiel", interprète-t-il. "Mais tout le monde sait que tous les Marocains ne sont pas sunnites, il y a des athées, des chiites etc. Pour qu’on en finisse avec ça, on doit donner la liberté de culte à tous, comme dans les pays occidentaux".

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Pour pratiquer son culte, Zouhair se cache. Avec d'autres membres de sa communauté, ils se retrouvent chez des "frères" qui transforment à tour de rôle leurs maisons en salle de prière le temps de la liturgie. "Jusqu’à maintenant en tant que chrétiens marocains, on n’a pas le droit d’aller à l’église", soupire l'interlocuteur, ajoutant que "les musulmans prennent leur tapis sous le bras dans la rue et tout le monde sait qu’ils vont à la mosquée. Nous, on fait ça en cachette et on sent qu’il y a une injustice".

Un accord tacite entre le Vatican et le Maroc interdirait l'Eglise de faire du prosélytisme auprès des Marocains en échange d'un droit de cité dans le royaume. Par extension, les Marocains n'ont pas le droit de se rendre à l'église, surveillée par des policiers en civils qui contrôlent régulièrement l'identité d'éventuels fidèles marocains, explique Zouhair qui plaide pour un "véritable droit à la liberté de culte".

Les chrétiens catholiques sont très reconnaissants du fait de jouir d’une pleine liberté de culte au Maroc, "mais nous serions contents si le peuple marocain pouvait jouir aussi de toutes les libertés dont la liberté de conscience et la liberté religieuse", abonde l'archevêque de Rabat, ajoutant avec précaution: "Et cela, pas pour en tirer profit de notre côté mais parce qu'il est bon en soi que tous les hommes du monde jouissent de leurs droits".

En ce sens, Zouhair demande à l'Etat de permettre des alternatives notamment au mariage musulman, à l'enterrement musulman pour que chacun vive et meurt selon sa foi. Il défend une scolarisation où l'éducation islamique serait facultative, afin que les enfants non musulmans ne soient pas obligés de suivre ces cours. Une petite fille chrétienne a eu zéro en éducation islamique car, à la question "Qui est le dieu du ciel?", elle a répondu "c'est Jésus", raconte Zouhair qui décrit cette anecdote comme de la "persécution".

"C’est à cause de l’état, c'est de sa faute, s’il nous avait reconnus, on aurait eu le droit de penser librement", justifie Zouhair. "Quand tu n’as pas ce droit, tu deviens fragile, tu es à la merci de la société, du gouvernement et de la police. S’il y avait une loi qui nous protège comme les juifs marocains, la société aussi nous protégerait car avec la légitimité de l'Etat, elle cesserait de nous causer du tort".

Au début de sa conversion au christianisme, Zouhair avoue avoir eu des difficultés à faire accepter sa différence. Il souhaite que "l'humanisme" et le "vivre-ensemble" deviennent des fondamentaux inébranlables à la construction des rapports humains. "Car nous ne sommes pas des ennemis, nous sommes justes différents", déclare-t-il.

Aujourd'hui, il dit "ne plus avoir peur" et "militer pour son idéal sans se soucier des répercussions". Bien qu'il souffre encore "d'oppressions verbales", de "menaces" notamment de la part de "radicaux rétrogrades salafistes", Zouhair Hamid relève que la société marocaine "commence relativement à accepter les différences".