Villes fermées. Pr. Marhoum: « La décision du gouvernement était nécessaire »

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Pr. Marhoum, chef de service des maladies infectieuses au CHU Ibn Rochd, à Casablanca.

L’annonce de la décision gouvernementale de fermer huit villes du pays depuis dimanche soir a suscité colère et incompréhension chez les citoyens, qui plus est à quelques jours de l’Aïd El-Adha. Que vaut cette décision d’un point de vue sanitaire? Nous avons posé la question à Pr. Marhoum, épidémiologiste et chef de service des maladies infectieuses au CHU Ibn Rochd de Casablanca.

Pourquoi cette décision?

Pr. Marhoum: Autant on pouvait accepter de temps en temps 400 ou 500 cas regroupés dans une usine, autant quand on arrive à 600, 800 et que c’est croissant, la situation devient plus compliqué. De plus, cela ne concerne maintenant plus que les usines mais plusieurs régions, donc ça peut être le début d’un non contrôle de l’épidémie. L’épidémie peut nous échapper. Cette décision s’est formulée au regard des suites du déconfinement au cours duquel la population a commencé à agir comme si le covid-19 n’existait plus. On peut voir les gens se balader dehors sans masques ni respect des distances sociales. Certains par exemple vont à la plage avec une grande promiscuité dans les moyens de transport. Tout ça nous mène à la catastrophe. Ajouter à cela la fête de l’Aïd qui inclue des retrouvailles familiales, des voyages d’une extrémité à l’autre du pays…et donc la propagation du virus. Le problème est là.

Est-ce une bonne décision?

C’est une décision nécessaire. Si on ne fait pas ça, on laisse libre cours à la circulation du virus qu’on ne pourra plus maîtriser quand on aura des centaines voire des milliers de foyers à travers le pays. On sera arrivé à la phase 3 de l’épidémie. Maintenant, nous sommes toujours dans la phase 2 car on parvient encore à retrouver le contaminateur. Cette décision montre bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Les gens ne respectent pas les consignes. Quand il y a un patient, on se rend compte qu’il a tout le temps de contaminer d’autres personnes. Les gens entre eux ne respectent pas les précautions. Je comprends qu’au niveau d’une famille, on ne va pas porter le masque, avec une certaine promiscuité…dans ce cas précis, c’est acceptable. Mais quand ça dépasse la famille, quand on se rend compte qu’il y a d’autres contacts contaminés alors qu’ils auraient pu éviter de l’être (car pour ces contacts, il n’y avait aucune raison qu’il y ait de la promiscuité ou un non usage de masque), c’est du au fait qu’il n’y a pas eu de respect des mesures de précaution.

On ne parle toujours pas de deuxième vague?

« Deuxième vague », c’est un concept. Cette vaguelette que nous avons actuellement peut se transformer en vague, des suites du déconfinement. Selon plusieurs études internationales de divers épidémiologistes, après un déconfinement, on s’attend à des problèmes. Il est rare que la maladie disparaisse totalement après un déconfinement. On le voit à travers l’expérience de beaucoup de pays: la Chine, la Belgique qui est en train à nouveau de se reconfiner, la France, l’Espagne, etc. Même la Corée du Sud dernièrement a eu des cas après avoir très bien contrôlé l’épidémie. La deuxième vague, c’est quand il commence à y avoir énormément de cas. On ne voudrait pas arriver jusque-là car on sait que notre système de soins risque d’être dépassé relativement facilement. C’est mathématique. Les personnes ayant besoin de réanimation se situent entre 2 et 5% des personnes contaminées. Si un jour on trouve 1.000 cas, il y aura donc entre 20 et 50 personnes qui auront besoin de réanimation. Et si le lendemain, on détecte à nouveau 1.000 cas, encore le surlendemain, etc…on peut vite arriver à saturation. Il faut donc trouver la place pour toutes ces personnes.

Peut-on dire que la situation est incontrôlée? 

On ne peut pas dire que la situation est incontrôlée mais ça dépend un peu des régions. Si je prends l’exemple de Tanger, le nombre de patients étant important, et le nombre de lits en réanimation ne répondant pas vraiment à tous les besoins, il y a eu à un certain moment une sorte de dépassement. L’Etat a réagi et a ouvert des lits de réanimation dans les polycliniques etc. Je pense qu’un effort a été fourni dans ce sens de façon à pouvoir soulager. Ce qui est clair, c’est que plus on aura de patients, plus on aura de mortalité. Il est plus simple de sauver quatre personnes en même temps en réanimation que dix. La prise en charge est très lourde. Actuellement, nous avons une mortalité que nous n’avions pas il y a quelques semaines. Par ailleurs, au moment où on a déconfiné, on était à 0,5 de RT (nombre de personnes qui sont infectées par une personne nouvellement contaminée, ndlr), ce qui a permis de déconfiner. Au dessus de 0,7, on ne peut pas déconfiner. Maintenant, nous sommes à 1,1 environ. Il va falloir surveiller ces choses-là et prendre des décisions pas très populaires pour le bien de tous.

La décision a été jugée « hâtive » par les citoyens… 

Je reconnais qu’il y a eu beaucoup de désagréments. Mais imaginez qu’on ai dit « tel jour on va fermer », quelle aurait été la réaction des gens? L’objectif de fermer, c’est d’empêcher les gens de partir vers d’autres zones. Si on l’avait annoncé suffisamment de temps à l’avance, les gens seraient partis et on aurait pas atteint l’objectif escompté. Je comprends les citoyens mais je comprends également, en tant qu’infectiologue, la décision du gouvernement car je sais que pour ce virus, nous n’avons pas de traitement, ni de vaccin, nous n’avons que des moyens qui permettent d’endiguer l’épidémie. Ces moyens consistent en gêner le virus dans ses déplacements. Imaginez les régions les plus touchées (Tanger, Casablanca et Fès-Meknès) et laissons ces gens-là partir où bon leur semble. Si par malheur l’un d’eux est porteur du virus, il va l’emmener dans des zones qui n’étaient pas touchées. Ce sont des décisions lourdes de conséquences mais nécessaires, si on ne veut pas être dépassé par les événements.