Vidéo-reportage. Choses vues à Sidi Boulaalam

5279
Sidi Boulaalam. Crédit H24info

H24info a passé 48 heures à Sidi Boulaalam, village situé à 70km d’Essaouira où une bousculade meurtrière a emporté dimanche dernier, 15 femmes lors d’une distribution de denrées alimentaires. Chômage, pauvreté et analphabétisme…, les habitants de Sidi Boulaalam nous racontent leur quotidien.  

Nous arrivons à Sidi Boulaalam vers la fin de journée du lundi 20 novembre, le lendemain de la tragédie. Entre Chichaoua et la ville d’Essaouira, une route qui laisse à peine passer un seul véhicule nous à mené vers le village inhabituellement actif et marqué par la présence des médias, des autorités et responsables sécuritaires mobilisés après le décès des 15 femmes.

Arrivés sur place vers 20h, des gendarmes nous demandent si l’on cherchait quelqu’un au village. Ils apprennent par la suite que nous sommes des journalistes. « Vous venez pour la bousculade alors! Il n’y a pas assez d’électricité ici, c’est risqué de rester la nuit, vaut mieux revenir demain, nous serons à votre service », nous propose gentiment un des deux gendarmes.

 

« La mort est tellement normale ici »

Avant de quitter les lieux vers Essaouira, nous saisissons l’occasion pour papoter avec Mohammed, épicier du village âgé de 36 ans et qui a refusé d’être filmé mais s’est dit prêt à se confier à nous. Un petit échange dans sa petite boutique nous donne déjà une idée sur la situation désastreuse au village. « Tu vois, j’aurais bientôt 40 ans, je ne suis pas encore marié, je crève ici. Mais je n’ai pas le choix (…). Comme la plupart de ma génération au douar, à 11 ans déjà on quitte l’école ».

Un ami à lui, Daoud 34 ans, bachelier chômeur, entre à la boutique s’assoit à notre coté et prend son verre de thé. Il suit attentivement notre discussion puis interrompe Mohammed qui parlait tristement des funérailles de Mi Lakbira, sage-femme traditionnelle du village, morte dans la bousculade. « Vous êtes choqués de ce qui s’est passé, parce que la mort est grave chez vous dans les villes, vous connaissez le goût de la vie. Ici les gens n’ont rien à perdre ». J’exprime mon désaccord avec lui et je lui explique que la mort d’une mère reste difficile quelque soit la situation, il m’arrête et persiste: « Vous venez certainement voir la famille de Mi Lakbira. Vous allez voir de vos propres yeux, la mort est tellement normale ici. »

Après une nuit passée à Essaouira, nous revenons le lendemain à 7h du matin au village. Daoud nous croise par hasard dans un petit café donnant sur le lieu de la bousculade meurtrière. « Je travaille de temps à autre à Marrakech en tant que maçon et je passe le reste de mes jours ici à faire les aller-retour entre le café et la maison ».

Daoud est le frère de trois sœurs analphabètes et non mariées. Il a eu son baccalauréat certes, mais son père, modeste agriculteur, n’avait pas assez de moyens pour le laisser partir en université à Marrakech vu les longues années de sécheresses qui ont touché la région.

Un classique dans un village où les gens vivent principalement de leur terre. « Les oliviers ne donnent pas grand-chose ici et l’agriculture peine à démarrer parce qu’il n’y pas de moyens (…), pas de barrages d’eau, très peu de tracteurs, ils sont chers pour un simple agriculteur », tente de nous expliquer Daoud.

Nous prenons la route à pied vers la maison de la défunte Mi Lakbira, seule femme originaire du village morte lors de la bousculade. Durant presque 12 kilomètres de marche, nous découvrons que les habitants de Sidi Boulaalam n’ont pas accès à l’eau potable. Sur la route qui mène vers Douar Guenidil, nous remarquons un seul puits d’eau, aucun dispensaire, mais surtout des terres très sèches pour un novembre, censé être un mois agricole.

Hlima, à qui nous demandons le chemin vers la maison de Mi Lakbira, nous interpelle et saisit l’occasion pour pousser devant notre caméra son cri d’indignation contre la situation au village.

 

Chez Mi Lakbira

Nous arrivons à la maison de Mi Lakbira. Son fils, Hamid, marié et père de trois enfants était à l’accueil. Il nous invite à entrer et à nous mettre par terre: « Il n’y que ce tapis pour s’asseoir, désolé! Vous avez bien fait de venir aujourd’hui, je ne voulais absolument pas parler hier à la télé ». Nous lui expliquons par la suite que nous sommes un site d’information. Il répond en pointant du doigt les autres hommes assis autour: « Personne parmi nous n’a le téléphone, et internet ne marche pas ici. D’ailleurs on ne sait même pas comment vous avez su ce qui s’est passé ». La connexion est inaccessible en effet au village et nos téléphones restaient sans réseau parfois.

Après avoir pleuré très longtemps en parlant de sa mère, Hamid tente de changer de sujet. Il nous parle de Hadidi, l’imam qui a organisé la distribution des denrées alimentaires, de la sécheresse et de ses problèmes à lui avec les autorités. « Nous avons maintes fois essayé de créer une association. Les jeunes veulent aussi le faire. Mais à chaque fois, le Moqaddem et les gendarmes viennent nous demander ce que l’ont cherche vraiment et nous demandent de nous calmer. C’est la raison pour laquelle je ne me sépare jamais de mon sebsi, il me calme vraiment », Lance-t-il avec humour.

Il remarque ma surprise de le voir lancer une blague en plein deuil et me balance, sourire aux lèvres: « J’ai déjà pleuré assez hier. C’était le choque de la mort c’est normal. Maintenant, je me sens perdu, je ris, puis je pleure juste après, facilement. Elle n’est pas la seule femme morte de toute manière. Et ce n’est pas la première fois. Des enfants meurent chaque année ici, il n’y pas d’hôpital (…). Je n’y peux rien, hamdoulah en tout cas », capitule Hamid confirmant les dires de Daoud qui n’avait pas totalement tort, « la mort est tellement normale » à Sidi Boulaalam.