Vidéo. Immersion dans trois fermes biologiques

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La filière biologique au Maroc prend de plus en plus d’ampleur, notamment depuis l’entrée en vigueur de la loi 39-12 en 2018 pour réglementer le domaine. H24Info est allé à la rencontre de trois producteurs biologiques engagés et passionnés pour en savoir plus sur leurs modes de production. 

Trois producteurs ont accepté de nous ouvrir leurs portes pour nous expliquer leur démarche. Comment produire bio? Quelles sont les difficultés? Ils expliquent leur quotidien de cultivateurs bio.

La ferme de Benslimane: zoom sur l’engrais vert

Située dans la commune d’Oulad Yahya Louta, dans la province de Benslimane, la ferme d’Abdelkrim Loukili existe depuis 2006 mais est devenue bio en 2012. En tant que ferme pilote de la Fimabio (Fédération Interprofessionnelle Marocaine de la Filière Biologique), elle accueille régulièrement des agriculteurs pour des formations. Loukili cultive essentiellement des espèces de maraîchage, un peu d’arboriculture et des céréales de temps en temps. « Tous les deux ou trois ans, il est nécessaire de planter des céréales sinon les sols s’abîment », explique l’expert qui précise que dans l’agriculture biologique, « tout est une question de bonnes rotations » des espèces.

Ce qui attire notre attention, c’est la grande parcelle réservée à la culture d’engrais vert, la féverole. « Après avoir détruit ce couvert végétal et l’incorporé au sol, on attend une quinzaine de jours le temps que la biomasse se décompose et on installe la culture suivante », commente l’agriculteur qui envisage d’y planter des pommes de terre ou des courges. « On va gagner sur la présence d’azote, de carbone, phosphore et sur la fertilité ».

Le rendement n’en est pas amoindri et le professionnel dépense moins d’argent que s’il investissait dans les engrais chimiques. « Pour mon terrain, j’aurais besoin d’une tonne de sulfate d’ammoniaque qui coûte 2.000 DH. A sa place, j’utilise 150 kg de graines de féveroles pour 800 DH, donc j’ai déjà 1.200 DH d’économie par rapport aux engrais chimiques », calcule-t-il.

Pourquoi un tel système apparemment si simple n’est-il pas adopté par la majorité des agriculteurs? Coûte-t-il plus cher? Loukili nous assure que non. « Cela coûte un peu de patience », corrige-t-il, « les gens cherchent des solutions rapides dont des engrais chimiques car ils veulent gagner tout de suite mais les conséquences sont dévastatrices pour le sol, la vie microbienne et la santé du consommateur ».

La ferme Jnane Lakbir: des arganiers à Casablanca

Fettouma Benabdenbi Djerrari est une pionnière du monde du bio au Maroc. « Le Maroc est en voie de désertification », c’est cette phrase « assassine » de Pierre Rabhi, prononcée en avril 2001 lors d’une conférence à Agadir, qui a « chamboulé les croyances » de cette militante depuis une trentaine d’année (création en 1991 de l’ESPOD, une association pour la promotion de l’entreprise féminine). Sociologue de formation, Fettouma Benabdenbi quitte son emploi en 2003 pour acquérir le terrain de sa ferme actuelle à Dar Bouazza.

« Les villageois ont commencé à se rendre compte de l’intérêt de la chose car ils pensaient que plus rien n’allait pousser sur ce terrain, tellement on avait utilisé d’intrants chimiques », raconte l’agricultrice, « tous les terrains étaient en jachère et attendaient acquéreur. Ça a été un chamboulement même pour la région car cela a mobilisé des paysans, des jeunes, enclenché des formations… ».

 

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En 2005, Benabdenbi participe à la co-création avec Pierre Rabhi de « Terre et Humanisme Maroc ». Des formations ont été initiées avec une quinzaine de paysans qui ont créé la première AMAP (association pour le maintien de l’agriculture paysanne) du Maroc à Dar Bouazza. Il s’agit d’un concept japonais créé par les femmes pendant la guerre, soit un contrat solidaire entre consommateurs et producteurs.

Mais la star de ce jardin, c’est l’arganier, nous explique avec fierté notre hôte. Plantés en 2005, cinq arganiers s’épanouissent naturellement dans cette ferme localisée aux abords de Casablanca. Pourtant à plusieurs centaines de kilomètres de leurs milieux d’origine (dans la région du sud-ouest et en particulier la plaine du Souss), cette espèce endémique a su donner ses fruits, « c’est la preuve qu’il est possible de faire pousser des arganiers à Casablanca », souligne la propriétaire avec fierté.

Elle rappelle d’ailleurs que le premier produit marocain certifié en tête des exportations est l’argan. « Si le Maroc prend en compte ce potentiel et certifie bio ses 800.000 hectares d’arganeraie, il devient automatiquement leader mondial de l’argan bio », s’enthousiasme Fettouma Benabdenbi qui mentionne la récente convention entre la Fimabio et la Fifargane (Fédération Interprofessionnelle de la Filière de l’Argane) en vue de développer la filière de l’arganier.

En attendant, la militante évoque la difficulté à trouver des professionnels qualifiés dans la production biologique. Elle appelle à une prise de conscience citoyenne et gouvernementale, « car le bio c’est l’avenir ». De plus, « beaucoup de jeunes ou de retraités commencent à s’intéresser au bio mais ne savent pas comment s’y prendre », regrette-t-elle.

Arboriculture à Berrechid: un système d’irrigation australien inédit au Maroc

Charif Guessous fait partie de ces jeunes producteurs sensibilisés à la cause environnemental. Dans les environs de Berrechid, il a commencé ses exploitations de figuiers et de caroubiers il y a cinq ans, des espèces choisies pour leur « résistance aux changements climatiques », précise-t-il, « car la plus grosse angoisse de tout agriculteur, réside dans les conséquences sur les cultures des changements climatiques comme le manque de précipitations ».

Pour préparer ses 30 hectares à la production biologique et les rendre fertiles, l’arboriculteur a labouré la terre pendant deux ans avant de planter ses semences. « On investit dans le sol, c’est notre plus grande richesse », explique Guessous qui voudrait à l’avenir créer une vraie biodiversité sur son terrain en ajoutant des plantes médicinales mais également de l’élevage.

 

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Charif Guessous souligne la difficulté de se former au bio car s’il y a un cahier des charges précis depuis la loi 39-12, celle-ci ne donne aucun mode d’emploi aux producteurs. Guessous a pour sa part participé à des formations en Europe, et s’est également beaucoup formé en autodidacte. « Quand vous faites, c’est là où vous apprenez. Moi je n’ai pas eu de formation d’agriculteur, j’ai appris sur le tas, et j’ai appris de mes erreurs comme ne pas mettre du compost au bon moment, planter à un moment non propice…des petites erreurs qui coûtent cher ».

L’objectif pour cet arboriculteur bio est d’avoir un couvert végétal permanent et de ne pas faire de labour. « Le labour détruit le sol et les micro-organismes aérobies vont mourir dans les 20 cm de profondeur. Le labour provoque aussi l’érosion du sol, ce dernier devient plus compact et l’eau ne le pénètre plus », détaille Guessous qui a mis en place pour sa production un système d’irrigation innovant et inédit au Maroc, le « keyline ». Ce système australien fonctionne « comme un radiateur », il s’agit de tracer des sillages profonds de 80 cm en fonction de la topographie afin d’optimiser les ruissellements d’eau de pluie.

Autre difficulté soulignée par notre interlocuteur, également secrétaire général à la Fimabio: la rareté de la main d’oeuvre qualifiée. « Il faut faire un travail de formation et de sensibilisation. Les ouvriers ont parfois des idées reçues et une certaine résistance au changement. Ils sont formatés à une autre manière de travailler et ont du mal à en sortir », témoigne Charif Guessous qui regrette l’absence de volonté gouvernementale de développer le bio et appelle à l’élaboration d’un Plan Maroc Bio.

« Le dernier Plan Maroc Vert n’a pas du tout inclus la filière biologique dans ses engagements », rappelle Guessous qui confie avoir eu vent de considérations importantes concernant le bio prévues pour le nouveau Plan Maroc Vert 2020. « On espère que ce ne sont pas que des bruits de couloir », ajoute-t-il, rappelant le « retard considérable » du Maroc dans le secteur bio « rien qu’à l’échelle africaine ». Il cite la Tunisie, pays détenant la plus grande superficie biologique avec près de 306.500 hectares, et l’Ouganda qui comptabilise le plus grand nombre de producteurs biologiques, soit plus de 210.000 (chiffres de 2017, FIBL).