Ahmed Assid: «Le silence de la société sur les questions sexuelles favorise l’impunité des pédophiles»

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Ahmed Assid. DR.

Opposés à la peine de mort réclamée par certains après le viol et le meurtre du petit Adnane, des défenseurs des droits humains appellent à « briser les tabous » de la société pour mieux lutter contre la pédophilie. Un avis partagé par l’écrivain et militant des droits humains Ahmed Assid.

L’enlèvement, suivi du viol et de la mort du petit Adnane à Tanger à la mi-septembre, a mobilisé l’opinion publique, d’autant que la presse a ensuite couvert d’autres affaires de pédophilie, parmi lesquelles l’arrestation d’un imam accusé d’avoir abusé de plusieurs enfants de son village.

Pour l’écrivain et militant des droits humains Ahmed Assid, se focaliser sur la peine de mort « est une fuite en avant pour ne pas ouvrir un vrai débat sur les causes profondes des abus sexuels sur les enfants et de la tolérance tacite qui protège les agresseurs ».

Selon lui, « le silence de la société marocaine sur les questions sexuelles, tabou dans les familles, et donc absentes du débat public, favorise l’impunité des pédophiles et la non-dénonciation des abus ».

– Peur de la honte –

 

Ainsi, c’est à cause de la « Hchouma » que l’imam pédophile récemment interpellé dans la région de Tanger, a pu, pendant des années, agresser impunément des élèves de son école coranique, selon Me Abdel Moneim Al-Rifai.

Cet avocat représente les premiers parents qui ont porté plainte en l’accusant d’avoir abusé de leur fille de 7 ans. Leur initiative a libéré la parole dans le village: les familles de cinq autres filles âgées de 7 à 17 ans ont déposé plainte après eux, certains pour des faits remontant à plus de sept ans. Des parents étaient au courant depuis longtemps mais avaient préféré se taire.

Pour l’avocat, « l’indignation suscitée par l’affaire Adnane a sans doute poussé le village à briser le silence ».

A l’inverse, une forme d’indulgence collective a permis à un autre imam de la région de Marrakech d’être condamné à « seulement cinq ans de prison » en 2017 pour des agressions sexuelles sur sept mineures, selon le militant de l’Association marocaine des droits de l’homme Omar Arbib.

 

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« Certains habitants du village avaient même demandé que l’affaire soit classée pour ne pas exposer d’autres victimes, sous prétexte de protéger leur réputation », assure-t-il.

« Chaque jour, nombre de coupables de viol échappent à la justice après abandon de la plainte par les parents de la victime, en contrepartie d’une +compensation+ financière ou d’un mariage de la honte », s’indigne Amina Bouayach, la présidente du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH).

Pour elle, l’urgence est de réformer le code pénal marocain pour limiter les abandons de poursuites et durcir les sanctions contre les pédophiles.

–  Impunité –

En juin, la remise en liberté d’un homme accusé du viol d’une fillette de 6 ans après que les parents ont retiré leur plainte, avait provoqué un tollé. « L’indulgence de la justice » a été pointée du doigt en février, quand unKoweïtien poursuivi pour un viol sur une mineure a pu quitter le pays après avoir été remis en liberté grâce à abandon des poursuites.

Dans la foulée de l’affaire Adnane, le ministre d’État aux droits de l’Homme, Mustafa Ramid, a annoncé fin septembre des concertations pour « examiner les éventuelles lacunes des lois ».

Actuellement, le crime de viol suppose qu’il s’agisse « d’un homme ayant des relations sexuelles avec une femme contre le gré de celle-ci ». Les autres cas relèvent de « l’attentat à la pudeur ». La sévérité des condamnations est variable.

La semaine dernière, en pleine indignation autour du drame du petit Adnane, « un homme a été condamné à deux ans et demi de prison pour avoir violé un enfant », souligne Omar Arbib.

Pour lutter contre la pédophilie, des appels ont été lancés pour développer l’éducation sexuelle dans les familles et dans les programmes scolaires où le sujet n’est pas abordé.