Retardée, la campagne de vaccination pourrait bien être compromise

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Où sont les doses de vaccins promises ? Le sujet est sur toutes les lèvres et les informations contradictoires sur le sujet circulent dans les médias et les réseaux sociaux. De promesse en report et en l’absence de communication claire du ministère de la Santé, la campagne de vaccination ne démarre toujours pas faute de vaccins. Fin prêt, le Maroc n’attend plus que la livraison de ses commandes qui tardent, mais ce retard semble n’être que la partie visible d’un iceberg qui pourrait même compromettre toute l’opération… Décryptage.

« Si tout se passe bien et que nous continuons dans de bonnes conditions, nous pourrons passer, au mois de mai, un Ramadan sans mesures barrières ». L’annonce a de quoi réjouir, surtout lorsqu’elle est prononcée par le ministre de la Santé, lors d’un exercice de communication télévisuel sur la chaine 2M le 6 janvier dernier. Seulement voilà, tout ne se passe pas bien. Annoncée pour « la deuxième ou troisième semaine de décembre 2020 », la campagne de vaccination n’a toujours pas débuté, un mois plus tard.

Pourtant, le Maroc a mis les bouchées doubles pour mettre en place une logistique humaine et matérielle monstre pour mener à bien l’opération. Ainsi, ce ne sont pas moins de 6.375 équipes, 3.047 stations fixes et plus de 10.000 points mobiles de vaccination qui sont prévus et qui seront animés par 24.701 personnes dont 17.407 appartenant au personnel médical. Ces chiffres, et bien d’autres tout aussi impressionnants, ont été égrenés par Abdelhakim Yahyane, directeur de la population au sein du ministère de la Santé lors d’un webinaire organisé à l’occasion. En tout, on se préparait à accueillir 65 millions de doses, 40 millions de la part du laboratoire chinois Sinopharm et 25 millions commandées au suédo-britannique AstraZeneca.

Mais les premières doses de vaccin ne sont jamais arrivées malgré le statut « privilégié » du royaume auprès de son partenaire chinois. La première explication qui a été donné concerne la non certification du vaccin par les autorités chinoises. Le précieux sésame n’a finalement pu être accordé que le 31 décembre par l’agence chinoise du médicament qui autorisait à titre exceptionnel le vaccin de Sinopharm produit à Pékin et non celui produit à Wuhan, commandé par le Maroc. De plus, le fait que le laboratoire chinois n’a jamais publié les résultats de ses tests cliniques de la phase 3 a jeté un froid sur le produit de Sinopharm.

Les vaccins d’AstraZeneca pas disponibles avant février

Qu’à cela ne tienne. Le Maroc change alors son fusil d’épaule et donne un coup d’accélérateur pour le vaccin d’AstraZeneca. Ce dernier, au moins, a déjà publié ses résultats dans la revue scientifique The Lancet. La Direction du Médicament et de la Pharmacie (DMP) planche alors sur le dossier et accorde une autorisation exceptionnelle le 6 janvier. Commence alors une véritable course à l’information. C’est à celui qui annoncerait le premier la date exacte de réception des lots de vaccins en l’absence de communication de la part du ministère de tutelle.

 

Le Maroc autorise l’utilisation du vaccin d’AstraZeneca

 

Annoncées pour le week-end dernier puis démenties, les doses d’AstraZeneca risquent d’avoir finalement encore plus de retard si l’on croit les déclarations d’Adar Poonawalla, directeur général du Serum Institute of India (SII), fabricant du vaccin AstraZeneca sous licence à Reuters: «Notre laboratoire essaiera de commencer à approvisionner l’initiative COVAX soutenue par l’OMS d’ici la fin janvier. Nous espérons d’ailleurs recevoir dans une semaine ou deux le permis d’utilisation d’urgence de l’OMS.»

Si l’on prend en considération le fait que le laboratoire devra fournir en priorité l’Inde et que le rythme de production n’atteindra sa vitesse de croisière qu’à partir d’avril prochain, l’attente risque de s’éterniser. D’ailleurs, le ministre Khalid Aït Taleb a fini par avouer lui-même qu’il n’y a aucune date précise pour l’arrivée du vaccin et «qu’il ne peut pas décevoir les citoyens avec l’annonce de dates erronées.»

Un retard salutaire ?

Face à toutes ces incertitudes, le début de la campagne de vaccination semble être renvoyé aux calendes grecques. La situation sanitaire au Maroc en serait-elle aggravée? Pas si sûr. En effet, de plus en plus, un autre son de cloche se fait entendre. «Le retard que nous connaissons depuis fin novembre est un avantage qui va bénéficier à la population marocaine. La vaccination de masse serait une erreur aujourd’hui», assure à H24Info Abdeljabar El Andaloussi, professeur chercheur en immunologie et en maladies infectieuses à l’Université de l’Illinois à Chicago.

Selon lui, le cafouillage qui entoure toute cette opération que ce soit au Maroc ou à l’international n’augure rien de bon. «Lancer une vaccination de masse aujourd’hui pose tout premièrement un problème d’éthique. Nous ne connaissons pas les effets de ces vaccins. D’un côté, nous avons un produit dont les résultats n’ont jamais été publiés dans une revue soumise à l’examen de pairs, d’un autre nous avons un vaccin qui a connu des erreurs de dosage durant les tests», ajoute El Andaloussi qui précise qu’il faudrait au moins une année pour suivre cliniquement les personnes qui ont participé aux tests. «Cela veut dire qu’on ne peut pas commencer à vacciner les Marocains en masse qu’à partir d’octobre 2021.»

Une vision que partage également Abdelfettah Chakib, spécialiste des maladies infectieuses et professeur de médecine au CHU Ibn Rochd: «Grâce à ce retard, nous connaissons mieux le niveau des effets secondaires immédiats et plus fréquents, ceux à moyen terme ainsi que les effets rares. Les plus rares nécessitent encore plus de temps et un éventail encore plus large de personnes vaccinées», a-t-il notamment déclaré à nos confrères du Matin.

Et ces deux chercheurs ne sont pas les seuls à défendre cette piste. A en croire Abdeljabar El Andaloussi, le ministère qui est également conscient des enjeux serait en train de gagner du temps. «Pour l’État marocain, la santé du citoyen est au-dessus de tout et je pense que nous sommes conscients, au niveau du gouvernement, de la gravité de la situation, c’est pour cela qu’on tempère en essayant de gagner le maximum de temps», souligne El Andaloussi.

Rien ne sera plus jamais comme avant

Une stratégie hasardeuse s’il elle s’avère vraie car pour le moment, ce sont les fournisseurs qui assument la responsabilité de ce retard, mais une fois les doses disponibles, plus rien ne pourra empêcher le lancement de la campagne. «Il ne faut pas oublier non plus que même si on débute la campagne de vaccination aujourd’hui, ce n’est pas de sitôt, ni dans un proche avenir que l’on va atteindre l’immunité collective», prévient El Andaloussi. D’ailleurs, un retour à la normal est-il encore possible ?

«Le vaccin n’est pas la solution à long terme. Cette situation est faite pour durer, la prévention est la meilleure des solutions. Le masque, les gestes barrières et la distanciation sont des choses qui vont faire partie de notre quotidien maintenant. Il est illusoire, voire trompeur d’affirmer ou de promettre le contraire», soutient le professeur installé aux États-Unis où il dit assister à un changement radical. «Les amphithéâtres à l’université par exemple sont en train d’être complètement restructurés en enlevant des chaises, des tables et en repensant les accès. On a compris qu’il fallait changer durablement notre façon d’être avec ce virus qui, à la base, n’est pas immunogène.»

Une prise de conscience qui n’a pas empêché les États-Unis de lancer leur campagne de vaccination, tout comme les autres pays européens. Ce qui n’est pas le cas des pays du Sud. Ainsi, selon les derniers chiffres de l’ONU, l’ensemble du continent africain, plusieurs pays d’Amérique latine, du Moyen-Orient, de l’Asie centrale et de l’Asie du Sud-est n’ont toujours pas reçu de doses à ce jour.