Sahara: l’opération Guerguerat rapprochera-t-elle le Maroc et la Mauritanie ?

3497

Le déblocage de la frontière mauritanienne par l’armée marocaine, après plusieurs mois d’obstruction par la Polisario, va-t-elle faire pencher la balance de la diplomatie de Nouakchott en faveur de Rabat? Plusieurs éléments plaident en faveur d’un rapprochement entre les deux pays, mais plusieurs obstacles demeurent…

Le 20 novembre dernier, le roi Mohammed VI et Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, président de la République Islamique de Mauritanie, ont eu une conversation téléphonique durant laquelle les deux chefs d’Etat ont échangé des invitations pour des visites officielles. Au-delà de l’aspect diplomatique et formel, cet échange a surtout une valeur symbolique. En effet, l’armée marocaine venait tout juste de sécuriser le passage d’El Guerguerat, seul route terrestre reliant le Maroc à l’Afrique de l’Ouest, bloquée depuis plusieurs mois par les séparatistes du Polisario. Une opération ayant permis de restaurer la circulation des marchandises et des personnes, et saluée par la plupart des pays africains.

 

Des tensions d’un autre temps

 

Du côté mauritanien, cette opération divise. Le Directeur général de la sûreté nationale mauritanienne, le général de division Mesgharou Ould Sidi, a effectué une visite dans la région de Guerguerat. La presse mauritanienne parle d’un mécontentement d’une partie de l’establishment pour qui «tout changement des positions de l’armée marocaine vers la frontière mauritanienne implique un changement de la situation géographique de la région conflictuelle, ce qui porte directement préjudice à la situation dans la région». En effet, une bonne partie de l’Etat-major à Nouakchott se méfie d’un certain expansionnisme marocain, développé par l’Istiqlal après l’indépendance. Le Maroc n’ayant reconnu l’indépendance de la Mauritanie qu’en 1969.

Longtemps partisane d’un «soutien tacite» au Polisario depuis le début du conflit (contrairement au soutien ouvert d’Alger), Nouakchott tenait à garder en respect les séparatistes afin de maintenir un semblant de stabilité dans ses frontières du Nord et Nord-Est, région où les milices du front sévissent. Néanmoins, depuis le départ de l’ancien président Mohamed Abdel-Aziz, et le retour du consensus politique interne, plusieurs signes de rapprochement ont eu lieu. Nomination d’un ambassadeur à Rabat, première visite du ministre des Affaires étrangères réservée au Maroc…Sur la scène continentale,
Nouakchott avait appuyé le retour du Maroc à l’Union africaine au mois de janvier 2017. Un an, plus tard, la Mauritanie a soutenu la candidature du Royaume au Conseil paix et sécurité de l’organisation panafricaine.

La main tendue diplomatique était claire. Néanmoins, l’ambigüité mauritanienne ne permettait pas au Maroc d’y répondre favorablement. Preuve en est, la libre circulation des séparatistes à la frontière marocaine, ayant débouché sur le blocage de Guerguerat.

 

Des intérêts communs

 

Mais malgré ce passif, le rapprochement entre les deux pays demeure perceptible. A ce titre, le patronat mauritanien plaide pour un approfondissement des liens avec le Maroc, et a poussé le gouvernement à assouplir les visas pour les investisseurs marocains. Les entreprises membres de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) peuvent désormais obtenir un visa d’affaire multi-entrées à la Mauritanie d’une durée de validité de deux ans, annonce lundi la Confédération. L’Union nationale du patronat mauritanien est d’ailleurs l’un des fers de lance d’un éloignement de la doctrine ‘pro-alger’ et de l’adoption d’une certaine real-politik dans le cadre de l’affaire du Sahara. Le déblocage de Guerguerat a même libéré plusieurs voix en Mauritanie, pour qui le Maroc est le seul garant et partenaire crédible dans la sécurisation de l’activité économique dans la région.

Enfin, force est alors de constater que les deux pays gagneraient à accroître leur réciprocité commerciale. Selon une récente étude du FMI, le Maroc peut potentiellement exporter vers la Mauritanie, dix nouveaux produits, essentiellement agricoles, tandis que cette dernière pourrait exporter quatre nouveaux produits sur le marché marocain. Et si les deux pays ont enregistré des progrès significatifs sur les dernières années, ils gagneraient à renforcer leur coopération sur certains domaines stratégiques. D’abord, concernant le commerce international, on a pu constater que les deux pays disposent d’un potentiel commercial modérément exploité. Tous les experts, marocains comme mauritaniens, indiquent qu’il serait donc dans leur intérêt d’augmenter leurs échanges commerciaux et de pousser pour davantage d’intégration commerciale au niveau de la région du nord-africaine. Dans la zone sub-saharienne, la Mauritanie, en coopérant avec le Maroc, peut devenir une plaque tournante de la région.

 

Vers un retrait de la reconnaissance de la RASD ?

 

L’orientation générale de la politique du gouvernement mauritanien, axé sur des impératifs de réforme économique et de coopération sécuritaire, le pousse ainsi à un rapprochement automatique avec Rabat. Un rapprochement qui ne peut être réellement palpable pour le Maroc qu’en cas de retrait de la part de Nouakchott de la reconnaissance de la république proclamée par le Polisario. Une décision que beaucoup d’experts mauritanien qualifient de « difficile » mais nécessaire. Le rapprochement récent avec les Emirats Arabes Unis en est d’ailleurs un facilitateur. En février dernier, les Émirats, grand allié du Maroc sur la question du Sahara avaient alloué plus de deux milliards de dollars à la Mauritanie, pour financer des projets d’investissements et de développement, ainsi qu’un prêt à taux très réduit.