Reportage à Al Hoceima: le récit d’une nuit très agitée

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Retour sur une soirée mouvementée à Al Hoceima avec notre envoyé spécial.

Abdellah défile nerveusement le fil de son actualité Facebook. Entre deux bouffées tirées sur sa cigarette, il s’énerve contre le débit de sa connexion 4G: « Il y a un problème, ils (les autorités, ndlr) doivent certainement être derrière ça » constant l’impossibilité d’envoyer un post Facebook pour décrire ce qu’il a vu à Al Hoceima depuis son arrivée la veille de la manifestation du 20 juillet. Pour régler ce problème technique, il se dirige au café Belle vue qui donne sur la place des martyrs, où s’organisent les manifestations du phare de la méditerranée. Là aussi, il constate que le wifi du café est aussi lent sa connexion mobile.

Dans moins de trois heures, la manifestation du 20 juillet devrait commencer. La présence massive des forces de l’ordre sur la place des martyrs laisse présager un autre scénario. Un activiste du Hirak tente de le rassurer: “on ne sait pas encore oùva démarrer la manifestation”. Le lieu ne sera pas dévoilé malgré notre insistance. Top secret. “Les activistes ne communiquent pas le lieu dans ce genre de circonstance, il attendent que les marches qui se forment dans les quartiers grossissent avant d’appeler les gens”.

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Place des martyrs: no pasarane
Peu avant 17h, pas loin de la place des martyrs, un petit groupe de manifestants de quelques dizaines de personnes se forme. Ils sont très vite encerclés par les forces de l’ordre qui commencent à charger et les poussent à évacuer la place. De l’autre côté de la place, un petit groupe s’est formé et a subi le même traitement. Très vite, la stratégie des autorités confirme les doutes des manifestants: éloigner les manifestants le plus possible de la place.

Le premier groupe prend donc le boulevard de Abdelkrim El Khattabi et monte vers le quartier Sidi Al Abed. Ils sont une petite dizaine mais très vite, au bout de quelques minutes, ils sont plus d’un millier à arpenter les rues de ce quartier populaire sous les slogans de “3acha rif (Vive le rif”), “Lmout wala lmadala” (la mort ou la honte), “Al Makhzen 7adari, Koulouna Zefzafi” (Makhzen fais gaffe, on est tous Zefzafi). Plusieurs habitants saluent de leur fenêtre les manifestants. Les conducteurs de voitures, eux, montrent leur soutien par un concert de klaxons.

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Mais dès qu’ils s’approchent d’une artère qui mène à la place des martyrs, les manifestants sont repoussés par la police à coup de grenades lacrymogènes pour les disperser et les éloigner au plus vite de la place. De leur fenêtre, des habitants du quartier jettent aux manifestants des oignons coupés pour apaiser les effets du gaz lacrymogène. D’autres les soutiennent en fournissant des rafraîchissements.

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Azafar l’émeutier
Plus tard dans la soirée. Le quartier d’Azafar connaît une tout autre ambiance. Ici, les manifestants sont plus violents. Ils ont installé des barricades, mis le feu à des boîtes de bois. A environ 200 mètres, les forces de l’ordre sont en ordre de bataille, mais ne s’approchent que très rarement avant d’être repoussées par une pluie de pierres. Pour pénétrer, ils sont obligés de tirer des grenades lacrymogène en espérant que les manifestants ne les renvoient pas sur eux. Dans ce quartier, les jeunes sont presque tous cagoulés et très paranos. C’est ici que le photoreporter de Telquel Yassine Toumi a été pris à partie par les manifestants et s’est vu confisquer son matériel. Réfugié dans la maison d’un “sage” du quartier,son appareil photo et ses objectifs lui sont vite restitués dès qu’on apprend qu’il est un “vrai journaliste”.

La sœur de son hôte, la quarantaine, lui raconte sa rage contre les forces de l’ordre: “pourquoi on nous fait ça ?On sort en ville pour manifester pacifiquement et la police nous réprime, c’est normal que les jeunes répliquent comme ça”. Soudain, on entend une autre déflagration. Elle quitte le salon, ramène des oignons et commence à les couper pour les donner aux manifestants. Plus tard, on la retrouveraen jellaba participant avec des manifestants en jetant des pierres sur les forces de l’ordre.

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Le bilan officiel paru en début de soirée du 20 juillet faisait état de 6 arrestations, 72 policiers blessés contre 11 manifestants. Ce bilan devait être vu à la baisse en raison des manifestations, accrochage voire d’affrontements qui ont continué toute la soirée. Comme sur la route de Beni Bouayach où deux camions de la gendarmerie ont été incendiés.

De notre envoyé spécial Hakim Bellachi.