Rentrée scolaire: nos enfants, les grands perdants du coronavirus?

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Certains parents s’interrogent sur l’avenir de leurs enfants pour cette année scolaire 2020-2021. Au regard des circonstances inédites, est-elle condamnée? Quelles sont les alternatives? Témoignages de plusieurs acteurs: parents, professeurs et élèves.

Dans les zones géographiques fermées en raison de la situation épidémiologique, les écoles ont effectué leur rentrée en distanciel. Il s’agit notamment de Casablanca et certains quartiers à Fès et à Marrakech. Alors que le ministère avait sondé les parents sur leur préférence entre présentiel (80% favorables) et distanciel, il a finalement tranché pour eux en imposant la veille de la rentrée un retour en classe virtuel, pour les secteurs précités, au moins jusqu’au 21 septembre.

Certains parents s’interrogent sur l’avenir de leurs enfants pour cette année scolaire 2020-2021. Au regard des circonstances inédites, est-elle condamnée? Certains défaitistes voient profiler une année blanche qui ne dit pas encore son nom. D’autres positivent et s’adaptent au maximum, voyant là une occasion de mettre en place de nouvelles méthodes d’apprentissage.

Pour le moment, l’EAD (enseignement à distance) ne fait pas bonne presse auprès de la majorité des parents. Outre la nécessité contraignante d’un accompagnement pour les plus petits, beaucoup soulignent le manque de formation numérique du corps enseignant ainsi que le besoin de lien social en général.

Dans l’école privée marocaine dans laquelle Amel* scolarisait ces deux enfants (CP et CE2 cette année), l’EAD était assuré via l’application WhatsApp pendant le confinement, un véritable échec selon cette maman franco-marocaine qui a anticipé l’annonce du gouvernement. «Une semaine avant la rentrée, nous avons pris la décision de faire l’école à la maison et de ne pas réinscrire nos enfants à l’école privée marocaine. Le retournement de situation la veille de la rentrée nous a confortés dans notre choix et évité un stress supplémentaire», raconte-t-elle.

«Si le distanciel persiste, je ferai redoubler mes enfants»

«Nous allons suivre un programme français puisque nous sommes francophones et que c’est moi-même et mon mari qui allons leur enseigner, sauf pour les cours d’arabe. Pour cette matière, mon CP va suivre des cours avec une maîtresse en présentiel avec d’autres camarades en homeschooling (école à la maison, ndlr) et mon CE2 avec le site de cours en ligne Al-Kunuz. Ils auront également des rencontres mensuelles avec d’autres homeschoolers, et feront de la robotique une fois par semaine avec une animatrice spécialisée», détaille Amel qui précise qu’il y’a «des évaluations à envoyer à l’organisme choisi» et que ses enfants «passeront donc leurs examens futurs en candidats libres».

Hakim* aussi a refusé de mettre ses enfants à l’école à l’annonce impromptue du distanciel pour cette rentrée scolaire. «Il est hors de question que je paye l’année pour du distanciel où c’est moi qui fais cours à mon enfant», s’insurge ce père casablancais de deux garçons à l’école privée marocaine (1ère et 6e années primaire). «J’attends que les cours reprennent en présentiel. Le distanciel n’est pas faisable plus de deux ou trois mois. S’il n’y a pas de présentiel du tout cette année, je les ferai redoubler, ça ne me dérange pas», assure Hakim qui dit avoir reçu des menaces de radiation de ses enfants de la part de l’établissement s’il ne les faisait pas participer aux cours à distance.

Et d’ajouter: «L’année ne sera pas condamnée mais les enfants ne vont rien étudier ou presque. Le niveau sera très bas. On l’a observé déjà pendant le confinement, il y a eu beaucoup de retard sur les programmes, on a fait l’impasse sur beaucoup de choses. C’est préoccupant, surtout pour les élèves qui passent des épreuves».

«J’ai peur de ne pas terminer le programme»

C’est le cas d’Inès*, en classe de première au lycée français de Casablanca. «Personnellement, je suis très à l’aise avec les cours à distance, mais ce dont j’ai peur, c’est de ne pas terminer le programme, comme ce qu’il s’est passé l’année dernière. Quand on a fini les cours en confinement, je n’avais pas terminé mon programme dans plusieurs matières importantes. Ça peut nous pénaliser pour la suite, surtout pour le bac», confirme la jeune femme qui confie qu’une semaine après la rentrée «beaucoup de professeurs ne se sont toujours pas manifestés». «C’est inquiétant car nous avons le bac de français et les épreuves de langues avant. Si les professeurs ne jouent même pas leur rôle de guides, on ne va pas s’en sortir, surtout pour les élèves peu autonomes».

Autre mesure inquiétante pour Inès, l’absence de notation ce premier mois de l’année scolaire. «Tout le premier mois, on ne sera pas noté car ils ne savent pas comment évaluer les élèves à distance. Aucune évaluation notée alors qu’on passe le bac français dans quelques mois! Aucun professeur ne nous a parlé des contrôles», rapporte-t-elle, démotivée. «Je compte sur le soutien parallèle de professeurs particuliers pour compenser les lacunes du système distanciel», commente Hafida*, la mère d’Inès qui espère que «les cours reprendront en présentiel au deuxième trimestre».

 

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Au bout d’une semaine de cours, Hafida constate de nombreux couacs au niveau de l’organisation de l’EAD. «Certains professeurs ne sont pas doués avec internet et ne respectent pas l’horaire du cours. Cela prouve qu’ils n’ont pas été, ou trop peu, formés aux outils numériques nécessaires à l’EAD. Parfois, les liens ne fonctionnent pas. Tout le monde se connecte sur la plateforme en même temps, ce qui crée des bugs pendant lesquels la page est inaccessible. Tout n’est pas encore optimal».

«Ils n’ont même pas encore commencé. On s’est aperçu qu’il n’y avait rien de préparé niveau distanciel. Ils viennent seulement d’envoyer les plannings, ça commence ce lundi», déplore à son tour Lina*, mère de deux enfants à la mission française (maternelle et CM2). «Le grand perd du temps, il n’apprend pas… C’est déstabilisant pour eux. En plus, ils ont envie d’aller à l’école, ils n’en peuvent plus. Et nous, les parents, on a besoin de voir nos enfants apprendre et évoluer. C’est horrible de les voir comme ça», s’attriste Lina, se sentant «piégée». «Tous les parents ont le même problème: on ne peut pas payer en double un professeur particulier et si on les retire de la mission, ils seront radiés de l’école. On n’a pas le choix.»

« Nous n’avons pas été formés au distanciel »

«On n’a pas été formé au distanciel pendant l’été», atteste Zohra*, professeur dans un collège/lycée privé homologué AEFE. «La semaine dernière, nous avons eu une formation de 2h pour la plateforme Google Classroom qui au demeurant est très intuitive. Certains de mes collègues sont moins à l’aise et ont besoin de plus de temps de formation. C’est aussi une question de pratique, on apprend sur le tas», poursuit-elle, estimant que l’ensemble des professeurs de son établissement sont prêts à assurer des cours en distanciel de qualité. « On a été très réactif pendant le confinement déjà, cela s’était très bien passé ».

De son côté, Yasmina*, professeur des écoles (CP) dans un établissement privé homologué AEFE, raconte s’être formée en autodidacte aux outils numériques. «Nous n’avons pas du tout été formé au distanciel au sein de mon établissement. On utilise l’application Zoom pour les classes virtuelles. J’aimerais être formée davantage, à la réalisation de capsules vidéo par exemple. C’est frustrant parce qu’à la fin on n’est pas satisfait, surtout quand on est consciencieux. Récemment, on a bénéficié de quelques heures d’informatique basique mais ce n’est pas suffisant pour pouvoir interagir au mieux avec nos élèves».

 

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Au bout d’une semaine de classe, l’enseignante reconnaît que l’EAD est «très difficile pour les petits». «Pour le moment, je ne vois dans ma classe qu’une seule élève qui est plus ou moins autonome. Les autres ont toujours besoin d’un adulte à côté. L’année dernière au moment du confinement, on connaissait nos élèves, leurs difficultés et leurs compétences, donc je savais comment gérer. Là, c’est différent car on ne se connaît pas encore», explicite Yasmina qui mentionne que dans sa classe, tous les enfants peuvent être assistés de leurs parents ou grands-parents.

De plus, les petits sont entrés en CP avec les lacunes cumulées pendant le confinement, notamment en écriture. Un défi de taille pour la maîtresse qui confesse ne pas savoir si elle parviendra à apprendre à lire aux enfants dans ces conditions: «Je suis en train de chercher des pistes et de nouvelles idées. Ce n’est pas la volonté qui manque, le travail sera fait, c’est sûr, mais est-ce qu’il y aura un résultat? Je ne peux pas répondre à cette question aujourd’hui».

« C’est le contact humain qui va se perdre »

Sa consœur, Zohra, se veut quant à elle optimiste. «Avec ou sans l’école, l’année n’est pas perdue, il ne faut pas que les parents s’alarment. L’essentiel, c’est ce qu’on en fait, même si ce n’est pas une année habituelle. Pour moi, une année dans la vie d’un élève, ce n’est pas la fin du monde. Ils vont apprendre mais autrement. Ce n’est pas forcément l’idéal, certes; ce sera une nouvelle forme d’apprentissage avec ses inconvénients et ses avantages. C’est surtout le contact humain qui va être perdu, plus que le savoir, les compétences et les connaissances.»

Pour rappel, la veille de la rentrée scolaire, le ministère de la Santé a adopté l’enseignement à distance dans les établissements situés dans les quartiers classés comme foyers épidémiques au niveau national. En Europe, la plupart des pays ont effectué leur rentrée scolaire en présentiel, avec un respect strict des mesures sanitaires nécessaires.

En France, plus d’une trentaine d’écoles ont dû refermer leurs portes après découverte de cas covid-19. En Espagne, Allemagne et Italie, des ajustements sont laissés à l’appréciation des régions en fonction de la situation épidémiologique de chacune. Comme au Maroc, les parents résidant dans les régions des Pouilles et la Calabre ont été sondés (par scrutin), et ont décidé de reporter la rentrée au 24 septembre.

 

*Les prénoms ont été modifiés