Protection sociale généralisée: des médecins étrangers à la rescousse?

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Le roi Mohammed VI a officiellement lancé le plan de généralisation de la protection sociale mercredi dernier. Objectif: Assurer 22 millions de personnes actuellement dépourvues d’assurance maladie d’ici 2022. Un vaste chantier qui nécessitera des ressources en personnel médical conséquentes. Comment le Maroc compte-t-il s’y prendre? 

Le Maroc accuse un manque énorme en termes de personnel de santé, secteurs privé et public confondus. Quelque 28.000 médecins y exercent actuellement, pour une population totale de 36 millions d’habitants qui nécessiterait normalement plus du double de cet effectif. Ce besoin en ressources humaines médicales ne peut aller qu’en augmentant pour trois raisons: l’élargissement de l’assiette des bénéficiaires de l’assurance maladie avec la généralisation de la protection sociale; mais aussi la croissance démographique et le vieillissement de la population; ainsi que le contexte actuel de pandémie.

Dans ce sens, le ministre de l’Economie, Mohamed Benchaaboun, a annoncé devant le souverain lors du lancement de la généralisation du système de la couverture sociale mercredi 14 avril, au Palais royal de Fès, l’ouverture du recours des compétences médicales et paramédicales étrangères, ainsi que l’incitation des capitaux étrangers à investir au Maroc.

Face à cette initiative, Dr. Tayeb Hamdi, médecin généraliste et chercheur en politiques et systèmes de santé, rappelle que la priorité est d’élaborer un « toilettage de la situation de l’exercice médical au Maroc » afin de rendre « ce service public attractif ». Il faut ainsi « améliorer les conditions de travail dans le public, et les conditions d’exercice dans le privé avec notamment un réaménagement du cadre fiscal et social de la pratique médicale ».

Rendre le service public attractif

En effet, entre 10.00 et 14.000 médecins marocains sont à l’étranger, soit environ 1/3 de la profession au Maroc. Chaque année, plus de 800 médecins marocains partent s’installer à l’étranger. Pour Dr. Hamdi, « on peut arriver à faire revenir les médecins marocains de l’étranger ». « Une grande partie d’entre eux sont partis parce que l’exercice au Maroc n’est plus attractif. Il faut former davantage de personnels de santé au Maroc pour stopper l’hémorragie tout en faisant revenir les médecins marocains de l’étranger qui apportent une richesse quantitative mais aussi qualitative de par leur expertise », estime-t-il, optimiste.

« C’est une condition sine qua none pour réussir ce chantier. On ne peut pas se lancer dans un aussi gros chantier surtout de justice sociale et de couverture d’assurance maladie sans améliorer les conditions de l’exercice au Maroc, sinon l’hémorragie va continuer », réitère l’expert qui précise que cette réforme de santé bénéficiera aussi bien aux professionnels marocains qu’étrangers résidents au Maroc. « Si les médecins arrivent chez nous pour exercer et qu’au bout d’une ou deux années, ils repartent, cela veut dire qu’on n’a pas fait grande chose. Notre pays ne doit pas se transformer en une étape de passage pour les médecins étrangers. Parallèlement à la formation médicale continue, la plus grande tâche sera assurée par les ressources humaines marocaines ».

 

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Déjà en 2018, le Conseil de la province de Tata avait signé des conventions pour engager près de 18 médecins sénégalais afin de palier le manque de ressources humaines. Cette zone de 118.000 habitants qui ne disposait que de 8 médecins à l’époque fait partie des « déserts médicaux » du royaume. La plupart des professionnels refusent de travailler dans des conditions jugées peu attractives et préfèrent se rapprocher des grandes villes. Les régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra concentrent à elles seules plus de 56% de l’effectif des médecins privés et 39% de celui des médecins publics.

Aujourd’hui, on ne sait pas encore de quelles nationalités seront les futurs médecins étrangers recrutés dans le royaume. « Il faut d’abord mettre à niveau la loi 131.13 concernant l’exercice de la profession, à savoir élaborer les modifications nécessaires et par la suite, on pourra réfléchir à quels profils sont les plus adaptés », commente Dr. Hamdi.

Côté financements étrangers, Dr. Hamdi trouve l’ouverture pertinente par rapport aux besoins croissants en milieu hospitalier et dans les cliniques privées. Selon le médecin, plus de 80% de ces dernières disposent de moins de 25 lits donc ce sont de petites structures. « Il faudrait une nouvelle expérience et l’investissement étranger en est une, notamment pour booster le service médical privé », explique-t-il, tout en soulevant certains freins tels que la tarification nationale de référence et le manque de transparence dans le secteur. Le professionnel appelle à fonder un code spéciale de la responsabilité médicale.