Procès médiatisés: les magistrats subissent-ils le «diktat» des réseaux sociaux?

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Alors que les procès médiatisés, qu’ils soient politiques, sociétaux ou financiers, se multiplient et alimentent l’actualité, la pression se fait de plus en plus grande sur les juges, qui se retrouvent souvent otages de l’opinion publique. Que ce soit en matière de scandales financiers, de procès d’activistes, ou même de guéguerre entre starlettes, les réseaux sociaux se font toujours un tribunal à part entière, condamnant et/ou acquittant à tour de bras.

«La mission des juges et des inspecteurs de la police judiciaire en matière de lutte contre la corruption ne doit en aucun cas être influencée par les débat sociétaux, notamment ceux qui ont lieu sur Facebook». Dans son allocution à l’occasion de l’ouverture d’une session de formation pour les procureurs opérants dans les chambres chargées des crimes financiers, Mohamed Abdennabaoui, président du ministère public, a tenu à alerter ses ouailles quant à «l’impact des débats qui animent l’opinion sur les procédures judiciaires».$

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Selon le patron du parquet national, les éléments que l’on peut trouver dans les réseaux sociaux peuvent parfois «induire les juges en erreur, et saper, dans plusieurs cas, la  présomption d’innocence». Pour lui, cette variation des proliférations des opinions «plus discutables les unes que les autres, est préjudiciable à la neutralité des instances judiciaires».

Procès de toutes natures

«Ce constat ne s’applique pas seulement aux crimes financiers», nous explique ce magistrat du tribunal correctionnel de Casablanca. «Même dans les procès relatifs à ce que l’on appelle abusivement le délit d’opinion, la pression des réseaux sociaux est très grande». En faisant référence à l’affaire Omar Radi, journaliste poursuivi pour un tweet considéré par le parquet comme «une atteinte à magistrat».

Il indique ainsi qu’une partie de l’opinion «demeure encore immature, puisque la qualité ou la fonction d’une personne n’en fait pas forcément un innocent ou un coupable par essence», ce qui creuserait un «fossé entre le degré de mobilisation dans les réseaux sociaux et la réalité des dossiers dans les tribunaux». En effet, la polarisation et la radicalité des opinions «n’aident pas à une instruction neutre et mettent une pression quotidienne sur le corps entier de la justice, des experts aux juges d’instruction, en passant même des fois par les greffiers».

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Cette tendance est inverse lorsqu’il s’agit de procès en malversation. «Souvent, des responsables, élus locaux ou haut fonctionnaires, retrouvent leurs noms cités dans les médias numériques, et à fortiori dans les différentes pages Facebook alors qu’ils sont simplement appelés à témoigner dans une affaire, et qu’ils ne sont strictement pas impliqués», nous indique de son côté un membre du parquet de la Cour d’appel de Casablanca. «Des fois même, des personnes sont impliqués, puis acquittés, mais retrouvent encore leurs noms et leurs visages circuler dans les réseaux sociaux, en rapport avec des questions de corruption.

Arme à double tranchant

«On peut considérer qu’il y a aujourd’hui un tribunal des réseaux sociaux», affirme sans détour l’avocat Taher Abouzair. Une position toutefois compréhensible puisque l’homme en noir plaide dans l’affaire Hamzamonbb, du côté de la défense.

Il considère aujourd’hui que la «pression populaire pousse aujourd’hui les magistrats à ouvrir des dossiers qui sont, juridiquement, sans fondement». Néanmoins, il avoue que l’intérêt de l’opinion pour les procès en cours peut avoir des avantages. En effet, «l’on peut voir dans le cas du procès du pédophile koweïtien (ndlr : poursuivi en état de liberté, ayant pris la fuite dans son pays) que les réseaux sociaux ont joué un rôle positif de veille, et qu’ils ont contribué à alerter les autorités sur un fait d’une extrême gravité».

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Et de conclure: «Etablir que la médiatisation influence les décisions de justice à partir de cette simple comparaison demeure toutefois délicat. En effet, la causalité peut aller en sens inverse et la gravité des faits reprochés entraîner une couverture médiatique importante»

Manque de confiance?

Selon les différents avis consultés par H24Info, cet intérêt de l’opinion publique pour les affaires judiciaires dénote d’une certaine méfiance des Marocains vis-à-vis de l’institution judiciaire. Si, effectivement, la dernière étude du HCP reflète l’effritement de la confiance globale des citoyens vis à vis des institutions, le dernier sondage de l’Institut royal des études stratégique (IRES) montre une tendance inverse concernant la justice.

De fait, 64% des Marocains expriment leur confiance dans la justice. On peut, il est vrai, considérer que le taux de méfiance demeure trop grand. L’étude comparée de plusieurs pays de régimes judiciaire et politique différents montre que le Maroc ne souffre pas d’une comparaison négative à l’encontre de son système judiciaire.

Sur les 47 pays qui constituent la base de cette comparaison internationale, mon analyse des données montre que le Maroc est situé au 16ème rang. La confiance moyenne des Marocains dans le système judiciaire de leur pays, égale à 1,8119, est nettement supérieure à celle de la confiance moyenne des 47 pays, 1,5877