Pr. Marhoum: le cluster de Lalla Mimouna est « un signal d’alerte pour les employeurs »

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Pr. Marhoum, chef de service des maladies infectieuses au CHU Ibn Rochd, à Casablanca.

Plusieurs centaines de cas positifs au covid-19 se sont déclarés hier chez les employés (et leurs proches) d’une usine de conditionnement et de cueillette de fraises de Lalla Mimouna, située non loin de Moulay Bousselham (à 30 km de Larache). Un chiffre qui s’ajoute au bilan record annoncé la même journée par le ministère de la Santé, soit 539 nouveaux cas d’infection au nouveau coronavirus. Si la situation « n’est pas inquiétante » pour Pr. Marhoum, le chef de service des maladies infectieuses au CHU Ibn Rochd de Casablanca voit toutefois dans cet événement « un signal d’alerte pour les employeurs qui vont redémarrer leur activité afin qu’ils fassent attention aux mesures de prévention ». Interview.

 

Comment expliquer la hausse des cas de covid-19 malgré le maintien des mesures de confinement ? 

Pr. Marhoum: Le nombre de tests réalisés est beaucoup plus important que ce qu’on faisait auparavant. On est dans une logique de « qui cherche, trouve ». Quand on élargit les tests, automatiquement on trouvera des cas et le bilan s’alourdira. Jusqu’aujourd’hui, il s’élevait entre 50 et 100 et quelques cas quotidiens pour ces derniers jours. Il s’agissait essentiellement soit des personnes contacts, souvent asymptomatiques, soit d’un foyer type usine ou commerce. Dans ces milieux, les gens sont beaucoup en contact entre eux et on va trouver souvent des positifs sans symptômes. Enfin, il y a eu aussi des cas familiaux donc contaminant plusieurs personnes. C’est le schéma qu’on a jusqu’à maintenant et ce n’est pas extrêmement inquiétant. Tant que ça reste des cas regroupés, la situation n’est pas inquiétante car le virus ne se diffuse pas trop dans la communauté et les cas sont plus faciles à circonscrire. Au moment de l’enquête, on trouve rapidement que c’est tel ou tel foyer, on peut faire les tests et les personnes porteuses sont rapidement isolées. Sur le plan épidémiologique, le fait de trouver des cas groupés facilite le travail.


Peut-on parler de deuxième vague ?

Non, on ne peut absolument pas parler de deuxième vague. On pourrait parler de deuxième vague si on commençait à avoir des cas dispersés dans tout le royaume, et qu’on aurait alors du mal à remonter au contaminateur. Dans le cas du foyer de l’usine de Lalla Mimouna, je pense qu’il s’agit d’une personne portant le virus qui a contaminé beaucoup de personnes car elles ont travaillé ensemble de façon rapprochée sans que les mesures de prévention soient mises en œuvre correctement. Même si les cas sont nombreux, ils ne sont pas éparpillés et on peut donc facilement les circonscrire et les gérer rapidement. Si les cas étaient dispersés dans le pays, je vous dirais que là c’est grave, car pour chacun, il faut mener une enquête donc c’est très difficile à faire. Dans le cas de Lalla Mimouna, on est dans une région précise, on connait les personnes et leurs proches et le virus va rester circonscrit à cette région. Les efforts vont être menés sur un lieu bien précis donc c’est gérable. Tant que les cas sont regroupés, ça ne m’inquiète pas beaucoup car on n’est pas dans une phase de diffusion communautaire.


Comment éviter les foyers de contamination ?

S’il y a eu plusieurs centaines de cas dans cette usine, cela veut dire qu’il y avait des problèmes au niveau de la prévention, les mesures n’ont pas été mises en place et les personnes se sont contaminées entre elles. Il s’agit d’un signal d’alerte pour les employeurs qui dit « Attention, quand l’activité reprend, le risque reprend également ». Il faut donc faire très attention. Si on ne met pas en place des mesures draconiennes de prévention, on risque rapidement de voir son entreprise fermer. Il faut que le professionnel soit convaincu qu’il a tout intérêt à investir dans la prévention pour que son affaire ne s’arrête pas. S’il n’investit pas dans la prévention, on risque de retrouver des foyers. Ce n’est bon ni pour le propriétaire, ni pour les employés. Pour ces derniers, c’est un véritable drame familial. Ils vont être isolés, eux et leurs proches, pendant plusieurs jours. La partie est loin d’être gagnée. Il va falloir faire avec car on ne peut pas rester indéfiniment confiné. Il va falloir commencer à déconfiner mais avec le maximum de précaution donc cela nécessite que les gens aient pris conscience de l’importance de la prévention.


Une question soulevée par l’opinion publique: quel intérêt de tester les employés un jour, quand ils peuvent être contaminés le lendemain?

Cette question est source de beaucoup de polémiques. Les gens ont raison de dire « je suis négatif aujourd’hui mais je peux être positif demain » car le salarié n’est pas enfermé dans son usine toute la journée. Toutefois, avec ce test, l’employeur sera assuré que tous les salariés sont rentrés chez lui négatifs. Le test n’est pas une mesure isolée et doit s’accompagner de mesures strictes de prévention et de sensibilisation hors entreprise. L’employeur doit mettre en place tous les moyens possibles et inimaginables de prévention. Si jamais un cas positif se révèle, il ne pourra pas dire qu’il l’a attrapé à l’intérieur; il l’a très probablement attrapé à l’extérieur de l’entreprise. Tester les salariés permet de démarrer l’activité ensemble en ayant en tête que tout le monde est pratiquement négatif. A chacun ensuite de faire le maximum pour rester négatifs. En somme, il faudrait tester et en même temps sensibiliser et mettre en œuvre les moyens de prévention. Tester la personne et lui dire « vous êtes tranquille », c’est complètement absurde. Par ailleurs, les salariés actuellement testés le sont majoritairement via la PCR. En effet, le test sérologique ne sert pas à grand-chose. Si on veut savoir si une personne est contaminée ou pas, il y a un test actuellement qui pose le diagnostic, c’est la PCR. Le test sérologique recherche les anticorps; or, ces derniers sont détectables dans le sang qu’au bout d’au moins une dizaine de jours. Je peux donc être porteur du virus et ne pas avoir encore d’anticorps dans mon sang. Selon moi, il serait plus intéressant de faire le test sérologique dans quelques mois pour savoir quelles sont les personnes qui ont contracté un jour ce virus sans symptômes, qui ont guéri et qui ont gardé des anticorps.