Portrait. Omar Benjelloun, le militant et l’homme

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42 ans après son assassinat, le 18 décembre 1975 par des éléments de la Chabiba islamiya à Casablanca, Omar Benjelloun figure historique de l’USFP est encore gravé dans les mémoires des Ittihadis. Son compagnon Mohamed Yazghi, ancien premier secrétaire de l’USFP s’est confié à H24info et nous a raconté Omar, l’homme et le militant de gauche qu’il était.

Dans le jardin de sa prestigieuse villa à quartier Souissi à Rabat, Mohamed Yazghi se lance dans ses souvenirs: « Ma première rencontre avec Omar Benjelloun date d’octobre 1955, à la faculté des Droits à Rabat, qui était annexe à l’époque de la faculté de Bordeaux ». Benjelloun et Yazghi étudiaient ensemble et ont tous les deux avec trois autres personnes œuvré à la création d’une section estudiantine de la jeunesse du parti de l’istiqlal à la faculté de Rabat. « Haj Ahmed Balafrej nous avait permis de nous réunir régulièrement à l’école Guessous. On discutait de l’actualité politique internationale, on faisait également des rencontres culturelles dans lesquelles une personne parmi nous présente à tour de rôle un livre qu’elle a lu », raconte Mohamed Yazghi.

Omar le rajaoui

« Il était bon vivant, il aimait les gens, et avait une volonté inébranlable pour mener une révolution culturelle dans le pays », affirme Yazghi qui a travaillé pendant des années aux cotés de Omar Benjelloun au journal Al Moharrir, porte-voix de l’UNFP à l’époque, et dont Benjelloun a été le rédacteur en chef.

« Au journal, Omar aimait les journalistes qui respectent le travail d’équipe. Lorsqu’il arrivait au journal le matin, il commence par analyser le journal de la veille et le critiquer pour se mettre après sur les articles importants de la journée », raconte Yazghi. Et de poursuivre: « Mais tout ça se faisait en discutant. S’il n’y avait pas consensus, il reportait le débat. Omar était profondément démocrate, il ne s’estimait pas patron ».

La relation entre Yazghi et Benjelloun dépassait le cadre professionnel et politique. « On faisait souvent des programmes ensemble. Omar aimait le football, c’était un fidèle rajaoui. Je l’accompagnais chaque week-end, moi qui n’aime pas trop le foot, à Casablanca pour suivre les matches du championnat », lance Yazghi, avec grand sourire.

Sa philosophie

Omar Benjelloun est l’auteur du rapport idéologique du congrès extraordinaire de l’UNFP de 1975. Ce rapport contenait une grande partie d’idées qu’il défendait avant le congrès extraordinaire. Figurent, à leurs têtes, la clarification de l’orientation idéologique du parti et l’adoption du socialisme scientifique comme moyen d’analyse de la société. Omar insistait sur le respect des spécificités de la société marocaine, et rejetait l’import des modèles occidentaux non adaptables à la culture marocaine. Cette orientation pour laquelle plaidait Omar Benjelloun mènera à une transformation historique du parti, remplaçant le nom de « l’union nationale des forces populaires » à « l’union socialiste des forces populaire », une manière pour officialiser le choix socialiste du parti.

Lors du congrès, Omar Benjelloun explique dans un intervention les raisons des changements, et dresse une analyse pointue sur l’état de la jeunesse marocaine de l’époque. « Qu’ils soient cultivés ou illettrés, les jeunes rejettent naturellement les complications et l’obscurité, et aspirent à la clarté et des idées cohérentes (…). Ils sont assoiffés de cohérence idéologique, ils la recherchent, et leurs forces se perdent soit dans modèles socialistes et l’imitation de la jeunesse européenne révoltée, au nom du marxisme léniniste, ou dans la recherche du modèle religieux utopique sous l’ère de Omar Ibn Al Khattab, et se plongent dans le soufisme, pour extérioriser la déception et le désespoir. »

Benjelloun vs Benseddik

« Syndicaliste au sein de la PPT, Omar Benjelloun était le premier à avoir fait une analyse, voire un diagnostic pour l’action syndicale », nous confie Mohamed Yazghi. Benjelloun militera longtemps contre la bureaucratie syndicale de l’Union Marocaine du Travail (UMT), présidée à l’époque par Mahjoub Benseddik.

« L’UMT faisait des réunions en dehors de l’appareil, des congrès ficelés », lance Yazghi qui raconte que Omar dérangeait l’UMT au point qu’il a été kidnappé un jour, tabassé et jeté dans la route à Rabat. « Son analyse était audacieuse. A travers elle, il déconstruit les mécanismes de la bureaucratie du syndicalisme marocain, d’un syndicat prestigieux à l’époque, de par sa force, mais aussi par le charisme d’un certain Mahjoub Benseddik », rajoute le leader socialiste.

Omar Benjelloun décrit dans son analyse présentée en 1967, intitulé « les instigateurs du dérapage syndicaliste« , la situation du mouvement syndical. Dans un long texte, Omar Benjelloun n’hésite pas à qualifier Mahjoub Benseddik « d’ennemie du mouvement progressiste ». Et pour cause: selon Omar, le positionnement de Benseddik et son silence sur certaines affaires, notamment les arrestations de militants de l’UMT en 1963 « affaiblit le mouvement syndical, non seulement au Maroc mais en Afrique également », notamment le syndicat révolutionnaire africain, présidé à l’époque par Mahjoub Benseddik.

Selon Yazghi, Benseddik voulait éloigner le syndicat de la politique, alors que Omar Benjelloun défendait le contraire. Ce dernier estimait que « la lutte syndicale ne pouvait elle-même réussir qu’en présence d’une évolution démocratique au sein du pays », explique Yazghi. Omar Benjelloun liait la lutte syndicale au militantisme pour la démocratie au Maroc, il estimait que les deux doivent aller en parallèle. Mais il était convaincu selon Yazghi que le syndicat doit garder son indépendance décisionnelle.

La vision de Omar Benjelloun trouve écho chez les ittihadis, des années après son assassinat, avec la création en 1978 de la confédération démocratique du travail (CDT) centrale syndicale qui restera affiliée à l’USFP et sera instigatrice des manifestations de la grève générale contre la cherté de la vie, le 20 juin 1981 à Casablanca.